Le trou noir
Que se passe-t-il si vous tombez dans un trou noir ? Réponse dans l'histoire suivante.
Kano Tembezi fixait l'écran holographique qui lui restituait une image de l'extérieur, supportable par l'œil humain. Pas question de regarder par un éventuel hublot, d'ailleurs son vaisseau spatial, le Téméraire, n'en avait pas. Heureusement pour lui, car l'intensité fantastique de la lumière et des radiations lui aurait brûlé les rétines immédiatement.
Il ouvrit une petite trappe et en sortit une barre de protéines, qu'il commença à mastiquer. L'arôme sucré paraissait fade. C'était la dernière fois qu'il goûterait à de la nourriture. Le dernier repas d'un condamné, en quelque sorte.
A un peu plus d'un million de kilomètres sous ses pieds, le trou noir géant Sagittarius A, un monstre de douze millions de km de diamètre, engloutissait chaque seconde cent millions de tonnes de matière. Son énorme champ de gravité était pourtant totalement contrecarré par les moteurs du Téméraire, qui se maintenait immobile face à cet objet hors normes.
Tembezi alluma l'enregistreur du journal de bord, et se ravisa. Aucune information ne peut ressortir d'un trou noir. Alors à quoi bon ?
Il était seul dans son habitacle. Les souvenirs des trois derniers mois se succédaient. Ceux qui peuplaient son cœur et sa vie, qui s'en étaient allés. Tana, sa femme, leur fils Heto, dix ans, et leur fille Kalini, sept ans. La navette qui s'écrasait. Le désespoir qui l'avait saisi et ne le lâchait plus. Ses yeux s'embuèrent.
C'est là qu'une idée lui était venue. Lui, le scientifique, allait quitter ce monde où tout ce qui comptait pour lui avait disparu. Mais tant qu'à partir, autant le faire d'une façon qui reflète l'homme qu'il avait été. Il allait vivre une expérience inédite, solitaire, dont il ne reviendrait pas. Elle serait la conclusion, évidente à ses yeux, d'une vie de travail en astrophysique.
Et surtout, dans quelques minutes, il retrouverait les siens.
Tembezi regarda autour de lui. Des écrans holographiques, des voyants lumineux, des caissons de rangement. Ce vaisseau spatial, c'était sa création. En apparence, il n'avait rien d'extraordinaire : un cylindre gris d'environ neuf mètres de diamètre pour vingt de longueur, avec deux demi-sphères à chaque extrémité. Une pilule géante.
Mais derrière le siège du pilote, dans le compartiment des machines, il avait installé le nec plus ultra des moteurs à déviation d'ondes gravitationnelles. Ils ne faisaient pas de bruit, juste une légère vibration. Grâce à eux, le Téméraire pouvait s'approcher plus près d'un astre comme Sagittarius A qu'aucun autre appareil avant lui.
Il était aussi doté d'un générateur de champ magnétique d'une puissance exceptionnelle, près de dix Teslas. Son rôle était de dévier les particules chargées émises par le trou noir, mais aussi le gaz en orbite autour. A cela s'ajoutait un épais blindage contre les rayons X mortels.
Plus discrète mais néanmoins indispensable, il y avait aussi Lisa. Cette intelligence artificelle pilotait le Téméraire et s'assurait à chaque instant de la sécurité de son passager. Aux abords de Sagittarius, un contrôle manuel de l'appareil était impossible. Le champ magnétique du vaisseau spatial entrait en conflit avec celui du trou noir, et sans un alignement parfait de sa position, le Téméraire se comporterait comme l'aiguille d'une boussole, se mettant à tourner sur lui-même de façon chaotique.
Tembezi remit le serre-tête qui permettait un dialogue mental direct avec Lisa. C'était bien plus facile et rapide que de prononcer des ordres verbalement.
"Etat des systèmes ?" Il formula la question dans son esprit.
"Tous les systèmes nominaux." lui répondit silencieusement Lisa. C'était comme une voix intérieure.
"Prête pour l'arrêt des moteurs ?"
En temps normal, l'IA aurait prévenu des conséquences castastrophiques d'un tel ordre. Mais elle avait été briefée au préalable sur les objectifs de la mission, et ne fit aucun commentaire.
"Prête."
"Temps de chute estimé ?"
"Dix minutes jusqu'à l'horizon des évènements, puis six minutes jusqu'à la singularité, total seize minutes."
"OK. Lorsque les moteurs seront arrêtés, donne moi à chaque minute le temps restant avant l'horizon, puis ensuite pour la DFM."
DFM signifiait "Destruction par Forces de Marée". C'était le point final de la chute.
Ce qu'on appelait "trou noir" était en réalité un objet nommé singularité, entouré d'une zone sphérique appelée "horizon des évènements", à l'intérieur de laquelle son champ de gravité a une puissance illimitée. Donc tout objet franchissant ce seuil était condamné à s'écraser sur la singularité, car pour lui échapper et ressortir du trou noir, il faudrait disposer d'une énergie supérieure à l'infini.
Trente ans plus tôt, Tembezi avait demandé à son professeur d'astrophysique ce qui se passerait exactement à la fin de la chute. "Si tu tombes dans un trou noir, avait-il répondu, tu n'atteindras pas le point central intact. Pourquoi ? Parce que les différentes parties de ton corps ne sont pas situées à la même distance de la singularité, donc les forces de marée l'écartèleront en longueur jusqu'à le disloquer. Puis les molécules dont tu es fait seront à leur tour brisées en atomes, puis en particules élémentaires. On appelle ça la "spaghettification". Il avait souri. "Rassure toi, ça ne dure qu'une fraction de seconde."
Par conséquent Tembezi savait qu'il ne verrait jamais le coeur ultime du trou noir. Il ne pourrait que s'en approcher.
Il regarda encore l'écran holographique. Sagittarius A évoquait un oeil de couleur totalement noire, entouré d'un anneau lumineux bleu étincelant. La partie située derrière l'astre était visible, comme déformée, au dessus et également en dessous de lui. Ce phénomène étrange était dû à la déviation de la lumière par la gravité.
Tout autour, des milliers d'étoiles ultra brillantes, car on était au centre de la galaxie, où la densité stellaire est la plus forte.
En haut à droite de l'image, en surimpression, des informations étaient affichées. La date, le 14 juillet. L'heure, 21h05. Et la vitesse relative du vaisseau spatial, en kilomètres par seconde et en pourcentage de "c", la vitesse de la lumière. Les deux valeurs étaient à zéro.
Tembezi boucla sa ceinture, prit une grande inspiration et donna un ordre mental.
"Lisa, arrêt moteurs."
"Moteurs arrêtés." confirma l'IA.
Il n'y eut pas la moindre secousse. Le Téméraire démarra sa chute vers le trou noir. La vitesse affichée commença à grimper avec une rapidité inouïe. Et simultanément, ce fut l'apesanteur. Les bras de Tembezi décollèrent des accoudoirs ; son corps se serait mis à flotter s'il n'avait pas été accroché au siège.
L'accélération était incroyable au vu du compteur sur l'écran, mais il ne ressentait absolument rien. Il aurait pu croire que l'appareil était à l'arrêt.
"Neuf minutes avant l'horizon" annonça Lisa mentalement.
Tembezi vit la vitesse passer la barre des 24.000 km par seconde ou 8% de "c". Il parcourait deux fois le diamètre de la Terre en un battement de cils, après seulement une minute de chute.
A cette vitesse, le plus petit morceau de roche percutant la coque du vaisseau la traverserait de part en part, voire le détruirait. Même un simple nuage de gaz un peu trop dense deviendrait un mur en béton. Une seule solution, entrer dans le trou noir avec un angle de 45 degrés, pour éviter à la fois les jets de plasma émis par les pôles et le disque d'accrétion en rotation équatoriale.
"Huit minutes avant l'horizon".
On passait 47.000 km par seconde. Sans rien pour le freiner, le Téméraire accélérait en continu. Le compteur de vitesse s'affolait.
Les souvenirs défilaient en accéléré. Tembezi demandait à son supérieur hiérarchique l'autorisation d'emprunter le vaisseau spatial. Refus. Alors il le subtilisait. Ses collègues ne se méfiaient pas. Il quittait en catimini la base S-752, la plus proche du trou noir géant.
"Sept minutes avant l'horizon."
71.000 km par seconde. Sur l'écran holographique, l'image grossissait.
Trois mois de préparation, dont deux passés dans la cabine du vaisseau spatial pour atteindre Sagittarius A. En ne pensant qu'à une chose, sa famille injustement partie. Et l'espoir fou de la revoir dans un autre monde.
"Six minutes avant l'horizon."
96.000 km/s ou près du tiers de la vitesse de la lumière. Aucun être humain ne s'était jamais déplacé aussi vite.
Tembezi serra l'accoudoir du siège. C'était un vrai suicide, mais finalement, n'était-ce pas ce qu'il voulait ?
"Cinq minutes avant l'horizon."
123.000 km/s. L'image du trou noir occupait maintenant tout l'écran, menaçante. Les étoiles se déformaient progressivement, s'étirant puis fusionnant en une bande lumineuse autour de l'astre.
Heto faisait ses devoirs et Tembezi lui expliquait comment l'humanité avait colonisé la galaxie, avec son lot d'accidents, de guerres, mais aussi de grandes découvertes.
"Quatre minutes avant l'horizon."
Vitesse 152.000 km/s soit la moitié de celle de la lumière. A l'écran, les phénomènes visuels relativistes commençaient à apparaître. On avait l'impression que le champ de vision de la caméra s'élargissait, alors qu'il aurait dû logiquement continuer à se réduire.
En réalité, il s'agissait des étoiles situées derrière le vaisseau qui devenaient visibles en regardant devant lui. La couleur de la bande lumineuse entourant le trou noir devenait bleue sombre par effet Doppler.
Tembezi était enfant, un peu solitaire, passionné par les étoiles. Il rêvait de connaitre tous les secrets de l'univers.
"Deux minutes avant l'horizon."
Vitesse 222.000 km/s. Sagittarius A recommençait à grossir, occupant maintenant presque tout l'écran. L'objet étant noir, on ne voyait en fait plus que la couronne de lumière bleue qui l'entourait.
Tana annonçait qu'elle était enceinte. Heto faisait ses premiers pas.
"Une minute avant l'horizon."
Vitesse 265.000 km/s. Le Téméraire traversa la sphère des photons, une zone où la lumière se met à orbiter autour du trou noir, piégée par la gravité. Des lignes blanches brillantes constellaient l'écran. Mais c'était désormais la seule chose visible, la couronne de lumière étant sortie du champ.
Théoriquement, il restait encore quelques secondes pour changer de trajectoire. Non, de toute façon, la vitesse est trop grande, le trou noir trop proche. On va jusqu'au bout.
"Franchissement horizon."
Le message de Lisa résonna dans son esprit. Trop tard, maintenant plus aucune technologie ne pouvait lui permettre de faire marche arrière. L'horizon des évènements était un point de non-retour absolu. Dans six minutes, il serait mort.
"Extinction éclairage." ordonna-t-il.
La lumière blanche de la cabine disparut. Il ne restait plus que celle des écrans holographiques pour déchirer un peu la pénombre.
"Vision arrière."
Sur l'écran apparut un cercle à la surface duquel on pouvait distinguer des milliers d'étoiles brillantes. Autour de lui, c'était le noir absolu. Et le cercle rétrécissait. C'était la dernière lumière d'un univers qu'il quittait pour toujours.
"Vision avant."
Lisa montra ce qui se trouvait dans le sens de la chute du vaisseau spatial, si toutefois les notions de "sens" ou de "direction" avaient encore une signification. L'écran était totalement noir, on aurait dit qu'il était éteint. Le néant absolu.
"DFM dans six minutes."
La suite, Tembezi l'avait expliqué lui-même dans une conférence. "Croyez le ou non, mais il ne se passe rien pendant la descente vers la singularité."
Son destin était déjà écrit. Une fois l'horizon des évènements franchi, le vaisseau ne se déplaçait plus dans l'espace mais dans le temps. "Le crash final est un évènement futur, et non un endroit vers lequel vous vous dirigez. Donc il est impossible de l'éviter, tout comme sur Terre vous ne pouvez pas pas empêcher demain d'arriver."
Surtout, ne pas tenter de manoeuvrer. "C'est paradoxal, mais si on essaie de ralentir dans un trou noir, on ne retarde pas l'échéance. Au contraire, on l'accélère." En allumant ses moteurs, le Téméraire aurait quitté la trajectoire de chute libre qui maximisait son temps de survie. Le mieux à faire était d'attendre la fin.
"DFM dans quatre minutes."
Tembezi sentit son pouls grimper. Oui, malgré sa volonté d'en finir, il avait peur.
Bientôt les forces de marées augmenteraient de façon exponentielle. Jusque là imperceptibles, elles deviendraient gigantesques en une fraction de seconde. Seule consolation, la disparition du vaisseau serait quasi instantanée.
"DFM dans deux minutes."
Il hésita. Puis il demanda :
"Lisa, penses-tu que je vais revoir ma famille ?"
Il lui avait déjà raconté son histoire.
"Je suis désolée Kano, je n'ai pas la réponse à cette question. Mais je te le souhaite sincèrement."
Il attendit alors, cherchant à faire le vide dans son esprit. Le seul son audible était celui du système de climatisation qui bourdonnait.
"Singularité en approche. Attention pour décompte final." avertit Lisa.
"DFM dans 10, 9, 8..."
Heto et Kalini étaient devant lui, et lui offraient un cadeau pour son anniversaire.
"7, 6, 5..."
Tana et lui étaient allongés dans l'herbe, dans un parc de la station où ils s'étaient rencontrés. Il lui glissait à l'oreille "je veux t'épouser" et elle souriait.
"4, 3, 2..."
Son père lui posait la main sur l'épaule : "Je suis fier de toi, mon fils."
"1..."
Tembezi ne perçut qu'un brève sensation d'inconfort, comme si la partie inférieure de ses membres était tirée vers le bas. La structure du Téméraire grinça. Puis d'un seul coup, ce fut le néant.
Au bout d'un temps indéterminé, ses yeux s'ouvrirent.
Une fine lumière passait par les stores de la fenêtre. Il reconnut la pièce. Il était allongé dans son lit, chez lui.
A côté de lui, une respiration. Et un parfum, celui de Tana. Elle dormait.
Tembezi regarda ses mains, puis se pinça la cuisse. La douleur était bien réelle. Après une longue minute de sidération, il se leva et sortit de la chambre.
Un cri. Des pas précipités. Une voix d'enfant. "Rend le moi !". Heto jaillit de la chambre de Kalini, poursuivi par sa soeur. Il tenait un jouet à la main.
Il s'accroupit et emprisonna ses enfants dans ses bras. Sa mâchoire bougeait, mais aucun mot ne sortait de sa bouche.
"Papa, dis lui que c'est à moi !" cria Kalini. Heto riait. L'émotion bouscula Tembezi comme une vague. Il faillit perdre l'équilibre et embrassa frénétiquement sa progéniture.
"Eh bien, on peut dire que papa vous aime !"
C'était la voix de Tana, qui venait de se lever, et regardait la scène en souriant. Puis elle dévisagea son mari.
"Tout va bien chéri ? Tu pleures ?"
Tembezi se releva.
"J'ai quelque chose dans l'oeil, tout va bien."
Sa femme l'embrassa.
"Tu vas me manquer" fit-elle.
"Pourquoi ?"
"Tu ne te rappelles pas ? Je pars cet après-midi chez ma mère avec les enfants."
Tembezi s'immobilisa.
"Chérie, quel jour est-on ?"
"Le 14 avril, pourquoi ?"
"Le 14...." Il n'en croyait pas ses oreilles. "Comment vas-tu y aller ?"
"Je prends la prochaine navette."
Tembezi serra sa femme contre lui, le souffle coupé. Tout s'éclairait. La voix de l'officier de sécurité sonnait comme une alarme. Le crash n'a pas laissé de survivants.
"Non, je vous emmène. On va trouver un autre transport."
"Vraiment ? Tu avais l'air submergé de travail."
" J'ai besoin de quelques jours de congé."
Il regarda un tableau sur le mur. C'était une photo grand angle de Sagittarius A. On aurait dit que l'oeil géant l'observait. Il souffla tout bas.
"Merci."