Imaginographie

Le square

le_square_2 Voici le premier texte que j'ai écrit. A l'origine, il s'agissait d'une dissertation rédigée au collège, en classe de 3ème. Le professeur nous avait demandé d'imaginer un récit "initiatique", c'est-à-dire où des événements douloureux vont transformer une personne. Mais l'original a été perdu. En 1999, alors étudiant, je me suis attaché à le réécrire. Le voici, avec quelques petits ajustements.

Mon nom est Antoine L. L’histoire que je vais raconter ici restera dans ma mémoire comme la pire expérience de ma vie, tant sur le plan physique que mental. Après avoir beaucoup hésité, je pense qu’il est préférable de la coucher par écrit. On ne sait jamais. J’ai peur de devenir fou. Depuis trois jours le sommeil ne vient plus, l’appétit pas davantage. Hier, devant un jardin public, j’ai ressenti le besoin de conserver ce souvenir absolument, afin qu’éventuellement il serve un jour à quelqu’un d’autre. Peut-être vais-je tomber dans un délire fatal, peut-être même va-t-on m’interner ? Quoi qu’il en soit, l’expérience que j’ai vécue n’a, je pense, pas encore été partagée par quiconque, et peut-être est-ce mieux ainsi. Elle m’a fait connaître tout ce qu’un homme ou une femme normale craint de ressentir : la peur.

La peur. Chacun l’a éprouvée un jour ou l’autre, me direz-vous. Ma condition d’être humain me soumet aux mêmes tourments que mes semblables, et narrer mes expériences, fussent-elles très désagréables, devrait être sans intérêt pour le lecteur. Mais ne nous trompons pas. Je ne parle pas de la peur légère, l’angoisse finalement modérée que tout un chacun a connue plus d’une fois dans sa vie. Non, il s’agit ici de la peur véritable, la sensation que l’enfer lui-même s’ouvre devant vous et vous aspire, sans que vous puissiez y faire quoi que ce soit, vous laissant comme spectateur. Finalement peu de personnes peuvent se vanter d’avoir connu la vraie peur. Il faut pour cela être passé à quelques millimètres, ou à quelques fractions de seconde de la mort, afin d’en avoir vraiment une idée.

Dans mon cas, il s’y rajoutait le fait que l’horrible aventure narrée plus loin avait été très clairement voulue pour s’imprégner dans mon esprit de manière indélébile. La peur est une chose, mais que dire quand l’on a la conscience très claire qu’elle vient en fait pour vous punir ? Que dire quand quelqu’un ou quelque chose dont vous ignorez la nature a jugé certaines de vos actions passées, et prononce à l’encontre de celles-ci une sentence aussi terrifiante qu’inattendue ? Cela peut se comparer à une correction, la pire que la vie puisse infliger, une sorte de « claque » morale qui vous marque définitivement. Aujourd’hui je suis tel un enfant apeuré et en pleurs, fuyant après avoir découvert une terrible réalité de l’existence, une de celles qui mettent brutalement fin à nos rêves. Je repense ici à l’un de mes cousins, qui à l’âge de cinq ans a assisté au meurtre de ses parents — qu’il me pardonne cette comparaison. La scène n’a jamais pu quitter sa mémoire, et j’ai souvent compati avec lui sans mesurer l’horreur qui devait désormais le hanter toute son existence. Maintenant... je sais.

Voici donc mon récit. Ma seule angoisse est de n’être pas cru. Je m’en remets à la sagesse du lecteur, qui je l’espère se souviendra peut-être un jour de ce qui m’est arrivé si par malheur il commet les mêmes fautes que moi.

Ce matin de novembre 1988, comme chaque matin, je m’arrachai à mon sommeil et tirai les rideaux de ma chambre. Dehors, le temps était maussade. De longs nuages gris se déplaçaient lentement, la température était déjà décourageante, et une fine pluie commençait à tomber sur une ville de Paris qui peinait à se réveiller. Je jetai un coup d’œil à mon réveil : il était 6h30.

Puis, quoique n’étant pas vraiment réveillé, je me dirigeai en titubant vers la salle de bains et me plaçai devant le miroir : l'image qu'il renvoyait n'était pas très glorieuse. C'était celle d'un homme jeune mais fatigué, et las, qui subit stoïquement la répétition interminable d'une vie quotidienne que l'on peut qualifier de tout sauf d'exaltante. J’avais 29 ans et travaillais à Paris, avenue de l'Opéra, dans la succursale d’une grande agence de voyage. J’en étais le responsable et parallèlement le conseiller clientèle pour les pays nordiques. Encore que cette destination ne m'ait jamais vraiment fait rêver, il était assez frustrant d'accueillir chaque jour des gens souriants, heureux de préparer leurs vacances, lorsque l'on n’a soi-même pour toute perspective de voyage qu’une brève escapade sur les plages bretonnes. Vivant seul, je me voyais en effet très mal parcourir la Suède ou la Finlande avec pour tout compagnon un guide touristique et une paire de moufles.

Depuis près de trois ans à mener cette vie fade, je commençais à souffrir d’un quotidien en perpétuelle répétition. En effet, la solitude m'avait rendu passablement égoïste. Comme tous les gens qui n'ont de comptes à rendre qu'à eux-mêmes, je ne m'intéressais plus qu'à ma propre personne, négligeant de fréquenter les quelques amis que j'avais hérités du lycée, m'enfermant dans des hobbies divers et peu constructifs comme la lecture, la visite du musée, et par la force des choses entrant ainsi dans le cercle vicieux du renfermement sur soi-même. Pourtant, à la sortie du lycée, ma vie semblait prendre un autre chemin. Les études que j'avais entreprises m'avaient fait rencontrer pas mal de monde, de tous horizons : des artistes, des scientifiques, des littéraires, même des oisifs... Je sortais beaucoup, je voyageais un peu, bref j'avais une vie normale et que l'on pourrait qualifier, surtout maintenant, d'heureuse. Un détail cependant : originaire de Bretagne, j'avais vécu jusque-là à Vannes. Mais une fois mon BTS Tourisme en poche, je commis l'erreur de partir du jour au lendemain m'installer sur Paris. Abandonnant tout, la famille, les amis, je pris la direction de cette agence de voyages où je travaille toujours aujourd'hui, et passais quelques semaines d'euphorie à savourer avec bonheur ma nouvelle indépendance financière. Paris semblait une ville accueillante : on avait l'impression d'y rencontrer chaque jour des gens nouveaux, de ne jamais s'ennuyer, bref d'entrer dans une société trépidante à côté de laquelle ma pauvre ville de province semblait être un hameau paisible et ennuyeux.

Malheureusement, en quelques mois, il me fallut réviser mon jugement. Le coût de la vie très élevé de la capitale ne me permit pas de faire face à toutes les dépenses que j'envisageais : une voiture, des voyages... et les relations que j'avais en Bretagne se perdirent, car je négligeais cette fréquentation minimum qui permet d'entretenir l'amitié. Au contraire, je tentais de me fixer à Paris, parcourant les bars, les associations, les clubs, bref tous les lieux collectifs où l’on peut espérer se lier avec autrui. D'autre part, mon tempérament naturellement calme ne supporta finalement pas l'excitation permanente de cette grande métropole. La conduite automobile dans Paris me rendait fou, la précipitation et l'impolitesse des habitants me choquaient, et je commençais peu à peu à comparer la ville à un énorme sac où l'on aurait jeté des milliers de rats affamés. Je me voyais comme l'un d’eux, cherchant désespérément une sortie, prêt à grimper sur les autres pour y arriver, ou même à les dévorer si besoin était. Or à Paris le sac est certes très grand mais néanmoins clos. Les rats n'en sortent jamais, ou plutôt quelques-uns y parviennent mais je n'en faisais pas partie.

C'est pourquoi, peu à peu, je me renfermais sur moi-même, n'acceptant plus aucune compagnie, pas même celle d'Oscar, le chat noir qui aimait venir se faire caresser pendant mes longues soirées de révision à la faculté. Entièrement seul, matériellement, socialement et même sentimentalement, il ne me restait donc plus, pour seul objectif quotidien, que de parcourir les quelques pâtés de maisons qui séparent l'agence de mon modeste deux-pièces. J’étais devenu un solitaire égoïste et, quoiqu’en étant conscient à l’époque, je l’étais plus encore que je ne le pensais. Doublement égoïste d’ailleurs, du fait des frustrations que les échecs et autres désillusions avaient engendrées.

Ce matin donc, je m’habillai et me rendis comme d’accoutumée à l’agence. C’était plutôt une journée calme, et malgré la bousculade habituelle de Paris, on respirait un peu plus que d’habitude. Traversant une rue, mon attention fut détournée par une demoiselle habillée particulièrement légèrement pour la saison, et je manquai de me faire renverser par un taxi. Le chauffeur prit la peine de m’invectiver copieusement, mais jusque-là rien d’anormal.

Arrivé à l’agence, je vis Matthieu, le responsable de la maison mère pour le secteur de Paris, s’entretenir avec une jeune personne assise devant un écran d’ordinateur. Il m’interpella.

— Eh, Antoine ! Alors, ce week-end à Quimper ?

— Bah, toujours la même chose : dîner familial, tea-time avec ma mère et vent glacial du large pour te filer un souvenir du pays — je veux dire un petit rhume.

— Sacré Antoine, le spécialiste des vacances ratées ! Dis pas ça trop fort, hein, on est tout de même dans une agence de voyages...

Je n’appréciais pas son humour mais compte tenu du fait qu’il était mon supérieur, il valait mieux éviter de le lui dire. S’écraser, aurait dit l’un de mes petits-neveux. Il me fit un clin d’œil puis se tourna vers la demoiselle en prenant son air de grand patron.

— Antoine, je te présente Nathalie S., votre nouvelle responsable Asie-Pacifique.

Il fit les présentations.

— Nathalie, Antoine L., le directeur de l’agence. Au fait Antoine, en tant que directeur justement, essaye d’arriver au boulot avant les clients, OK ?

En présence du personnel que l’on doit diriger, le lecteur comprendra sans peine l'effet que ce genre de réflexion peut avoir.

— Bon, Antoine, je te mets au courant : Christine a été mutée en dernière minute à Lille, alors le DRH t’a envoyé Nathalie, ici présente, pour la remplacer. Mademoiselle (il la regarda en souriant) a travaillé auparavant chez notre concurrent Asian Tours et connaît bien nos nouvelles formules, et puis surtout ce foutu nouveau système de réservation informatique. Tu noteras qu’elle est d’ailleurs la seule avec qui le progiciel enregistre les commandes intégralement. Rien qu’à l’agence de Levallois-Perret, ils ont envoyé deux clients — des religieuses ! — une semaine en Thaïlande alors qu’elles voulaient passer deux jours à Rome, au Vatican. Tu parles d’une erreur, hi hi hi ! Leur place a été donnée, à cause d’une inversion, à deux types qui voulaient probablement goûter aux charmes de Bangkok. C’est pas de bol pour eux, ils auront droit à des prières au lieu des barmaids. Et encore moins pour les pauvres religieuses. Arriver dans cette ville-lupanar quand on a fait vœu d’abstinence, ça doit faire un choc (il se mit à rire tout seul). Tiens, d’ailleurs, Antoine, je suis sûr que tu devrais te faire muter là-bas. Bon, côté physique, tu ne fais pas très couleur locale mais ça te ferait du bien question nanas...

Nathalie sourit gentiment, un peu gênée, et je me sentis vraiment ridicule. Mais ce qui me rendait fou de rage, c’était le rire de Matthieu, ce « hi hi hi » ridicule... Un rire insupportable et typique de quelqu’un qui se croit sincèrement drôle. Mais attends un peu que je change de job, pauvre demeuré. Parce qu'alors là je fais un saut au siège social et alors je te conseille d’avoir une bonne cachette, sale... Je méditais une vengeance quand il salua Nathalie, moi-même et le restant du personnel. Puis il sortit de l’agence.

— Va te faire voir, « hi – hi – hi », marmonnai-je en le regardant s’éloigner.

C’est alors que je m’aperçus que j’avais parlé trop fort et Nathalie se remit à pouffer.

— Vous n’avez pas l’air de vous entendre très bien, tous les deux, fit-elle.

— Disons plutôt que Matthieu est le beau-fils du président-fondateur de notre agence, alors ça lui monte un peu à la tête. Du coup, il aime, disons, « plaisanter » sur ceux qui ont eu leurs galons sans piston, genre moi. Et qui payent leur billet d'avion au prix normal.

— C’est-à-dire ?

— Ici les cadres du siège social ont 70 % de réduction sur les forfaits vacances. Grâce à ça je peux vous dire qu’il connaît effectivement très bien les masseuses de Bangkok...

Elle rit encore puis me demanda de l’informer de quelques détails sur le fonctionnement de l’agence. Puis il fallut s’en retourner à notre labeur quotidien.

La journée se passa normalement mais je réalisai progressivement que Nathalie était particulièrement sympathique et séduisante. Elle faisait environ 1 mètre 70, avait une chevelure châtain clair tombant sur les épaules. Sa voix était claire et douce à la fois, tout l’inverse de l’horrible vocifération d’Edwige, la responsable du secteur Europe de l'Est et qui avait enregistré le message du répondeur de l’agence.

Quant à Wilfried, le chargé de clientèle pour l’Amérique du Sud, un quinquagénaire à l’accent provençal et au franc-parler inimitable, me fit une remarque fort à propos au moment du déjeuner.

— Quand je vois des filles roulées et fringuées comme elle, je vous envie, vous les jeunes. Y’a pas à dire, ils savent plus comment attirer le client, de nos jours. C’est pour ça qu’y faut en profiter, mon garçon !

Il vida son verre de vin et se pencha pour me parler à l’oreille.

— Et puis tu sais, ma Jeannette aussi elle fait du 95, comme Nathalie. Mais elle c’est au niveau du ventre ! ».

Ces sages paroles m’encouragèrent, moyennant quelques parlementations indispensables que l’on appelle aujourd’hui « drague » (je hais cette métaphore-là), à l’inviter quelques jours après au restaurant. Puis une seconde fois le lendemain. J’y appris notamment que ladite Nathalie n’avait, disons, pas encore confié son cœur à quelqu’un. Une troisième soirée se passa, le surlendemain, dans un cinéma, la quatrième encore au restaurant, mais cette fois-ci sur son invitation. Bref, le lecteur aura sûrement deviné que les choses prenaient une tournure plus sentimentale et comprendra alors que, dans les jours qui suivirent, je sois devenu particulièrement disponible, souriant, aimable, bref, pour résumer, heureux. C’était pas trop tôt, pensais-je.

Le cinquième jour, j’allais partir plus tôt que d’habitude et arriver, fait exceptionnel, en avance à l’agence — oui, je le reconnais, pour voir Nathalie et pas pour travailler — quand le téléphone sonna. C’était Lucie, ma belle-sœur. Elle allait tous les jours à l’hôpital au chevet de mon frère aîné Thierry. Il souffrait d’un cancer des poumons, une maladie fréquente dans notre famille depuis plusieurs générations. Fumeur incorrigible, il n’avait pourtant que 34 ans. Sa maladie s’était déclarée quelques semaines plus tôt et progressait à une vitesse foudroyante. Deux ans avant, il venait d’être papa...

— Antoine, c’est toi ?

La voix de Lucie était triste et lasse. Elle savait le pronostic sans appel des médecins pour son mari.

— Antoine, je voulais te transmettre un message de Thierry. Je l’ai vu hier, il... il crachait du sang, c’est...

Elle se mit à pleurer et je dus la consoler longuement. Un coup d’œil à ma montre : il fallait vraiment que j’y aille. Puis elle reprit :

— Antoine, Thierry voudrait te voir. Viens à Vannes une journée, tu sais qu’il... qu’enfin il n’en a plus pour...

Elle pleura encore, et je lui promis de venir le lendemain vers midi. Puis elle raccrocha, me laissant me précipiter vers l’agence.

Le soir même, peu avant de quitter mon travail, Nathalie vint me voir et me proposa le lendemain soir d’aller dîner chez elle. On se doute qu’à une pareille invitation je répondis oui, et je rentrais donc chez moi en sifflotant. Mais une fois ma porte franchie, le téléphone sonna à nouveau.

— Bonsoir, pourrais-je parler à Antoine L., s’il vous plaît ?

— C’est moi-même.

— Bonsoir monsieur, je suis le Dr K., service de cancérologie de l’hôpital de Vannes. C’est au sujet de votre frère.

— Comment va-t-il ?

— Mal, je le crains. Son cancer a atteint une phase terminale ; des métastases commencent à migrer dans tout son corps. Je dois vous informer que ses chances de guérison sont faibles. La dernière chimiothérapie a d’ailleurs été arrêtée car il s’affaiblissait trop.

— Je sais, ma belle-sœur me l’avait dit.

— Également, votre frère m’a chargé de vous demander de venir le voir assez vite. Si je puis me permettre, il serait souhaitable de le faire car cela l’aiderait moralement.

La voix était insistante.

— Ses forces déclinent et il ne peut plus se lever de son lit.

Le ton du médecin était explicite : il fallait comprendre autre chose. Venez vite, ses jours sont comptés.

— Je vous remercie de m’avoir informé, Docteur.

J’allais réserver mon billet de train par Minitel quand le rendez-vous avec la charmante Nathalie me revint à l’esprit. Que choisir ? On était aujourd’hui jeudi. Mon frère était certes dans un état très précaire, mais je décidais d’attendre le samedi pour lui rendre visite. Comment annuler un rendez-vous avec une fille aussi jolie ? C’était au-dessus de ma volonté...

J’allais dîner quand le téléphone sonna encore. C’était Lucie qui insistait.

— S’il te plaît, Antoine, viens demain.

— Impossible, Lucie. Le boulot, tu sais bien. Samedi ce sera très bien et je serai là dès midi.

— Mais écoute, ton frère n’en a plus pour longtemps. Il peut à peine parler. Il t’a aussi demandé plusieurs fois.

— Je suis effondré par son état, Lucie. Mais je t’assure que je ne peux venir que samedi. On a, euh..., un gros contrat demain et un contrôle fiscal en plus.

Elle finit par abandonner et je me retrouvai en face de mon mensonge. Était-ce crédible, cette histoire de fisc et de contrat inventée sur l’instant ? Ma voix m’avait-elle trahi ? Mon frère allait mourir et je pensais à peine à lui ! Quel égoïste étais-je donc devenu ? Ces réflexions traversèrent ma conscience pendant quelques secondes puis s’évanouirent. Je pensai déjà à choisir ma cravate pour le lendemain soir...

Le lendemain matin, je m’habillai et me dirigeai vers l’agence, comme de coutume, au milieu du brouhaha parisien habituel. Il était environ 8h30. Le même trajet, sur ma droite la même librairie, puis le même hôtel, la même agence immobilière, la même banque, le même square... le même square ?

Je m’arrêtai : entre une banque et une boulangerie, à la place d’un grand immeuble d’habitation, il y avait une grille de fer forgé noire, doublée d’une haie d’arbustes derrière lesquels on distinguait des arbres, des massifs de gazon, de petits chemins recouverts de cailloux blancs et des bancs. Un square, sauf qu’en trois ans à faire le même chemin je ne l’avais jamais remarqué. Doublement impossible, d’ailleurs. Je me souvenais en effet être venu chez Wilfried il y a quelques mois, et à en croire l’adresse son immeuble était précisément... à cette même place !

J’en étais à me demander où j’étais et si je ne m’étais finalement pas perdu. On a vite fait de rater une rue, à Paris, surtout quand on est amoureux ! La foule des passants était plus dense et je dus me rapprocher de la grille pour les laisser circuler. Après tout, il y avait un plan dans ma sacoche, que je consultai. Il indiquait bien un « square Rameau » à quelques centaines de mètres à l’est, mais pas de trace du mien. Mais d’après ce même plan et le nom de la rue dans laquelle je me trouvais, l’avenue de l’Opéra se trouvait de l’autre côté. Il suffisait donc de traverser le square pour aboutir à mon agence, ce que — hélas — je fis sans hésiter.

Une fois entré, je contournai un arbre et d’un seul coup, le bruit de fond parisien, le concert de moteurs de voiture et de klaxons, disparut subitement. Il régnait un calme paisible dans cet îlot de verdure, perdu au centre d’une si grande ville. J’étais absolument seul, et tout en marchant je remarquai que si le gazon était fort bien entretenu, aucun oiseau ou insecte ne se montrait. Mis à part cela, on se sentait pourtant réellement bien au milieu de la végétation et des bancs accueillants qui semblaient vous inviter au repos et à la réflexion. La température était même plus agréable que quelques secondes auparavant, dans la grande avenue. Je me promis de repasser par ici les jours prochains, de venir y lire un journal, voire de m’y balader avec Nathalie.

Tout en continuant à marcher, je notai que plus rien de Paris n’était visible. Pas d’immeubles dont les sommets dépasseraient les arbres, ce qui est plutôt bizarre dans une zone urbaine aussi dense que le deuxième arrondissement. On se serait cru à Londres, dans un des multiples espaces verts qui parsèment agréablement cette ville. Toujours personne, pas plus d'animal, pas même un bruit.

Puis je parvins à une fontaine : devant moi, quatre tigres de pierre disposés en croix crachaient des filets d’eau dans une vasque. Ils regardaient droit devant eux, fièrement, chacun orienté vers l’un des quatre points cardinaux. Je les contournai et poursuivis dans une allée qui menait approximativement dans la bonne direction. Approximativement seulement, car j’avais l’impression d’être perdu et d’avoir parcouru beaucoup plus de distance que ce que le plan suggérait. Bref, je continuai sans trop savoir lorsque le phénomène se produisit.

Un léger vent s’éleva dans mon dos, puis une rafale inattendue et brutale me poussa en avant. Je me retournai, fermant ma veste pour éviter de rattraper le rhume ramené quelques jours auparavant de Bretagne et qui avait presque disparu. C’est alors que je remarquai un détail qui me fit rebrousser chemin. Je me rapprochai de la fontaine. Au fur et à mesure que son image grossissait, je me dis que quelque chose avait changé. Encore plus près, je ne savais toujours pas quoi, mais j’en étais sûr. Encore plus près. Encore plus près... Encore plus... et tout d’un coup, le détail apparut, évident. L’une des têtes de lion était maintenant tournée vers moi, et ce d’autant plus visiblement que les trois autres continuaient à fixer le vide en face d’elles.

Qu’est-ce que c’est que ce truc ? pensai-je. Je m’approchai jusqu’à toucher la tête, y cherchant un quelconque mécanisme mobile. Mais rien du tout, rien qu’une statue en pierre absolument fixe... et qui pourtant venait à l’évidence de bouger pendant que j’avais le dos tourné. Réalisant qu’il me restait à peine dix minutes avant l’ouverture de l’agence, je résolus de m’occuper de ce mystère plus tard et tournai les talons pour continuer vers l’autre côté du square. D’un seul coup, une autre brise suivie d’une autre rafale m’interpella. Poussé par une inexplicable curiosité, je me retournai à nouveau. Deux statues avaient maintenant tourné la tête, leur regard de pierre exactement fixé sur moi.

Je sentis une légère peur me prendre, puis je m’approchai du bord de la vasque. C’est une blague ou quoi ? Si ça se trouve, il y a un type derrière les buissons avec une caméra, et qui se paye tranquillement ma tête. Je me penchai au bord de la vasque, et regardai l’eau qui la remplissait. On ne voyait pas le fond, qui devait pour cela être particulièrement sale. C’est alors que mon reflet devint visible : le visage était trouble car l’eau bougeait légèrement, du fait de la brise qui continuait. Puis tout vent cessa, et le reflet devint alors clair. Je vis mon propre visage. C’était bel et bien moi. Mais il me regardait avec un horrible sourire grimaçant.

Ce fut un instant d’effroi. Je relevai la tête et restai pétrifié de stupeur : les têtes de lions avaient toutes repris leur position initiale. Un regard aux alentours : personne. Me penchant à nouveau vers la vasque, je ressentis alors une traction brutale vers l’avant, bien que rien ne m’ait poussé dans le dos, j’en suis sûr. Mon corps bascula avant que j’aie pu esquisser le moindre mouvement pour me retenir.

Instinctivement, je m’attendis à plonger la tête la première dans de l’eau glacée, et je fermai les yeux. Mais rien de logique ne se produisit. Je n’eus aucune impression de contact avec de l’eau ou même d’humidité, seulement celle de traverser une mince pellicule faite d’un matériau visqueux. Puis ce fut la chute libre, sensation épouvantable quand elle vous prend par surprise. Cela dura pendant environ trois secondes, durée d’autant plus interminable que je m’attendais à un brutal écrasement sur un fond quelconque. Tout autour de moi régnait le noir absolu et, je m’en souviens, j’eus l’impression — furtive car submergée par la peur — d’un vent glacial. Puis je sombrai dans l’inconscience.

Au bout d’un temps indéterminé, je revins lentement à moi. Mes yeux s’ouvrirent et la lumière douce d’un plafonnier m’aida à reprendre mes esprits. Je parvins à tourner la tête et constatai que j’étais allongé dans une chambre d’hôpital. Au-dessus du lit, un équipement médical était installé et laissait voir différents voyants, certains éteints, d’autres allumés ou clignotants. Sur la droite, un goutte-à-goutte supportait une perfusion reliée à mon bras. En face, une fenêtre laissait voir d’autres bâtiments et un ciel beaucoup plus triste qu’au moment de l’« accident » dans le square de Paris. Sur la gauche, une porte ouverte donnait sur un couloir ; une personne en blouse blanche passa, probablement une infirmière. Mais le plus désagréable, que je ne remarquai paradoxalement pas tout de suite, était un masque de plastique qui recouvrait ma bouche, certainement pour m’aider à respirer.

Ma première réaction fut d’essayer d’évaluer les dégâts. Je pouvais tourner la tête, bouger très difficilement les deux bras et les jambes encore moins. C’était sans doute une conséquence de la fatigue. La respiration était saccadée et douloureuse, comme lorsqu’on a retenu son souffle trop longtemps. Puis je voulus appeler une infirmière qui passait et je réalisai combien il m’était difficile de parler. Cependant je parvins à émettre un son et elle tendit la tête par la porte.

— Oui, Monsieur L. ?

— Euh... Pourriez... vous... me dire... ce qui m’est arrivé ?

Ma voix résonnait bizarrement sous le plastique.

— Quand cela, monsieur ?

— Eh bien... au cours... des dernières heures ? Mon accident...

— Quel accident, monsieur ? Vous avez juste dormi depuis hier soir.

— Je veux dire... quelle heure est-il ?

— 9h25, monsieur.

— Ah bon... j’ai donc eu mon accident hier... ?

Elle entra carrément dans la chambre.

— Mais de quel accident voulez-vous parler, monsieur ?

— Quel jour sommes-nous ?

— Vendredi.

— Vendredi... 19 ?

— Non, vendredi 12 octobre, monsieur. Pourquoi ?

Je me demandai si je ne devenais pas fou. Le vendredi 12 octobre 1988, à 9h10 environ, je tombais dans la vasque. Or selon l’infirmière on était le même jour, mais surtout moins de quinze minutes après ! Les pompiers ou Police Secours sont rapides mais il ne fallait pas non plus exagérer !

— Mademoiselle, fis-je d’une voix faible, vous êtes sûre de la date ?

— Oh tout à fait sûre, monsieur. Vous savez, si à l’hôpital on se trompe de dates dans le suivi des patients, c’est plutôt gênant.

— Oui... ça vaut mieux, fis-je en me forçant à sourire.

Sous mon masque, j’avais l’impression d’être un aviateur... ou un pestiféré.

— Mais... comment expliquez-vous qu’il y a à peine une demi-heure... j’étais en train de marcher dans Paris ?

— C’est tout simple, monsieur : vous avez fait un rêve.

— C’est... peut-être vrai. D’ailleurs (je revis la scène des lions devant la vasque) vu ce qui s’est passé c’est évident qu’il s’agit d’un rêve.

Je me sentais plus soulagé. Cela ne me disait cependant pas ce qui m’était arrivé réellement à Paris, peut-être un malaise ? L’infirmière faisait mine de repartir ; je voulus m’assurer d’un petit détail.

— Ma famille voudra peut-être me joindre (je repensais surtout à Nathalie). Dans quel hôpital suis-je ?

— Eh bien, fit-elle comme si c’était évident, à l’hôpital de Vannes, bien sûr. Vous ne vous en souvenez pas ?

Cette réponse fit l’effet d’un coup de poignard.

— Madam... dans quelle chambre suis-je ?

Sous l’effet de la peur, j’avais prononcé cette phrase sans faiblir.

— Chambre 204.

Hôpital de Vannes, chambre 204 ? C’était la chambre de mon frère Thierry!

Tout mon corps se redressa brutalement, mais il était dans un tel état de fatigue qu’il retomba sur le lit. L’infirmière se précipita pour me calmer. Je ne pouvais plus bouger, une violente migraine commençait à me prendre. Ma gorge me faisait souffrir et j’avais du mal à respirer malgré le masque. Mais je voulus aller jusqu’au bout du terrible pressentiment qui commençait à m’envahir. Je vis, tandis que l’infirmière cherchait à installer un calmant dans le compte-gouttes, qu’au-dessus de mon lit, le dessous de l’appareillage médical était fait de métal poli, ce qui permettait d’y observer son reflet. Je me hissai légèrement vers le haut et tournai très difficilement la tête, puis regardai. Le visage était... celui de mon frère Thierry. L’horreur fut alors insoutenable. Je poussai un hurlement et m’évanouis.

Quand je revins à moi, ma belle-sœur Lucie, les yeux rouges, me regardait tristement. Elle se pencha pour m’embrasser le front, et alors je remarquai une femme plus âgée, que je reconnus comme étant sa mère, qui portait un très jeune enfant dans ses bras. C’était Guillaume, mon neveu âgé de deux ans, que Lucie amenait voir son père une dernière fois. Elle l’assit sur le bord du lit et lui fit doucement signe de me regarder. Le pouce dans la bouche, l’air timide, Guillaume tourna lentement la tête et m’observa. Puis il voulut toucher le masque mais sa mère l’en empêcha.

— Cela aide papa à respirer, tu vois. Tu ne dois pas y toucher. Tu ne voudrais pas que papa ne... que papa ne puisse plus respirer, non ?

Je vis le terrible effort qu’elle faisait pour ne pas pleurer. J’étais trop faible pour tenter de lui expliquer mon histoire, et de toute façon elle ne m’aurait pas cru. Alors je me contentais d’observer la scène. Puis je me mis à sangloter silencieusement.

Dans les quelques heures qui suivirent, je me sentais de plus en plus mal. Mon corps était entièrement paralysé. Même mes sens semblaient décliner ; je ne voyais ni n’entendais presque plus les gens qui passaient dans le couloir. Une sorte de coma m’envahissait, anéantissant toute volonté.

Je compris que la fin était proche, mais surtout que cette fin venait me punir de mon égoïsme. J’avais refusé de venir voir un frère qui avait besoin de moi. Demain samedi, date à laquelle j’étais censé lui faire une visite, il serait mort, mais en m’emportant avec lui. Quelques larmes coulèrent encore sur le visage que Thierry et moi partagions désormais. Et lui, où était sa conscience ? Un instant toutefois, je pensai à mon corps « personnel » : qu’allait-il lui arriver ? On le retrouverait mort dans le square, peut-être... Je maudis mon égocentrisme et adressai une prière muette. Si Dieu existe, me pardonnera-t-il ?

Puis, je ne pourrais dire quand, je sentis que mon esprit flottait, hors du corps. Cela alla finalement assez vite, et tout se déroulait pour moi comme dans un rêve, dans le calme le plus complet, sans aucune appréhension. Passivement, devenu un simple spectateur, je vis que je traversais la fenêtre, puis que mon « âme », car plus aucun corps ne m’enveloppait, survolait véritablement l’hôpital puis cette ville de Vannes que je connaissais si bien. Alors la vitesse s’accéléra de plus en plus jusqu’à prendre des proportions incroyables. Je doublais un TGV, suivais une autoroute, traversais un fleuve en une fraction de seconde, et tout cela à des milliers de kilomètres à l'heure. Je reconnus finalement l’agglomération parisienne qui s’approchait. Puis, alors que le voyage continuait pourtant, ce fut à nouveau l’inconscience.

La sensation du réveil fut plus désagréable. Je recevais des coups ! Puis quelques instants plus tard, il s’avéra que ces coups étaient des claques que me donnait quelqu’un pour me tirer de mon coma. C’était Nathalie, qui me regardait l’air inquiet.

— Ça va ? Antoine, ça va ? Réponds-moi s’il te plaît. Si tu savais comme tu m’as fait peur.

— Que... que m’est-il arrivé ?

— Des gens t’ont vu tomber alors que tu allais franchir la porte de cet immeuble. Et puis je suis arrivée. Un coup de chance que je sois venue à l’agence par ce chemin !

Je ne répondis même pas et me levai. Derrière moi, entre la boulangerie et la banque, se tenait le grand immeuble d’habitation que j’avais toujours connu. Plus de trace de square.

Comment conclure sur tout cela ? Que j’ai eu une hallucination ? Impossible. Mon pauvre frère est bien mort le vendredi et j’ai rapporté trop de détails de la scène où Lucie amène son fils à l’hôpital pour pouvoir l’avoir inventée, même involontairement. Je pouvais décrire chacun, notamment son habillement. Idem pour la chambre d’hôpital, comme si je l’avais vue, ce qui a en fait été le cas.

Un spécialiste des problèmes occultes m’a suggéré que le square était peut-être un traum. Traum veut dire « rêve » en allemand, mais en français le sens est paraît-il différent. Cela désigne une construction surnaturelle, un espace dans lequel on peut se déplacer, un volume qui peut donc avoir un contenu. Mais le contenant ne prend lui-même physiquement aucune place. Il se contente de se fondre dans le paysage en remplaçant visuellement les objets qu’il occulte — en l’occurrence ici l’immeuble. Et cela seulement aux yeux de la « victime », ce qui explique que personne d’autre que moi ne soit entré dans le square : j’étais seul à le voir. Des passants témoignèrent en effet qu’il n’y avait jamais eu de jardin public à cet endroit. Des témoins m’avaient vaguement vu consulter ma carte, regarder tout contre le mur de l’immeuble, comme s’il y avait quelque chose d’intéressant à y voir. Puis j’avais franchi le pas de la porte avant de m’effondrer sur le sol. Enfin, toujours d’après ce même occultiste, à l’intérieur même du monde parallèle que constituait le square, la fontaine était peut-être un passage pour l’âme. Ou un tunnel qui relie les corps physiques. Qui sait ?

Aujourd’hui Nathalie et moi sommes mariés depuis un an. J’essaye d’oublier cette histoire. Y arriverai-je ? Impossible à dire. Mon existence est maintenant bouleversée. Une conscience me surveille, me juge et peut-être me tendra-t-elle un jour un autre guet-apens comme celui-ci. Pourquoi moi plutôt que d’autres ? L’injustice se mêle au mystère. Mais je suis fermement décidé à commencer une autre vie, plus généreuse et tournée vers les autres. J’ai compris la leçon...

Quant à vous, lecteur, si un jour vous tombez, en pleine ville ou ailleurs, sur un square ou un bâtiment qui semble avoir changé du jour au lendemain, n’y entrez pas, par pitié. Car un piège vous y attend.

#Histoire courte