L’histoire d’un continent aurait-elle pu être différente ?


En 2023 j’avais rédigé un commentaire sous une vidéo YouTube. Son auteur se demandait si l’Amérique du Nord aurait pu être française, c’est-à-dire majoritairement francophone aujourd’hui.

Aujourd’hui je vais reformater ce texte pour vous proposer d’abord une petite réflexion sur ce sujet, en se demandant si cela aurait été vraiment possible. Puis, dans une seconde partie, on déroulera un scénario uchronique qui transforme totalement l’histoire de ce continent.

Utopie ou occasion manquée ?

Pour commencer, rappelons que l’Amérique du Nord française a bien existé, il ne s’agit pas d’un mythe. Après la découverte du Canada par Jacques Cartier entre 1534 et 1542, la France a d’abord ignoré ce territoire pendant des décennies, avant d’y revenir avec la première expédition de Samuel de Champlain en 1603. Et elle y est restée jusqu’en 1763, date de la cession du Canada à la Grande-Bretagne.

Ici on va se demander si cette domination aurait pu être plus complète et durable, sans ou avec une faible présence britannique, entrainant l’apparition d’Etats-Unis francophones au XXIème siècle.

Alors disons le tout de suite, cela aurait été très improbable. Car l’histoire n’est pas seulement la conséquence de choix politiques, elle est aussi le produit de facteurs démographiques et géographiques que personne ne peut changer.

Revenons d’abord aux causes de l’expansion des puissances européennes à partir de la renaissance.

La colonisation de l’Amérique et d’autres continents ne s’est pas faite parce qu’on espérait y créer de nouveaux états quelques siècles plus tard. Comme les politiciens d’aujourd’hui, les rois d’avant raisonnaient à court terme. Leur objectif était uniquement de s’enrichir. Les arguments religieux, comme convertir les païens au christianisme ou apporter la « civilisation », n’étaient qu’un prétexte, ainsi que l’a montré le prêtre espagnol Bartolomé de las Casas.

Les français, comme les espagnols, les portugais et plus tard les hollandais, n’ont donc envoyé que très peu de personnes sur place, et presque uniquement des hommes, car le voyage coûtait cher. Leurs colonies étaient dites d’exploitation : on faisait travailler des esclaves, amérindiens d’abord puis africains déportés, et le produit de ce travail était ramené en Europe.

Comme elles ne recevaient pas ou peu de population féminine européenne, les colonies étaient très peu peuplées. Car sans femmes, évidemment, pas d’enfants. C’est d’ailleurs pour solutionner ce problème que Louis XIV a parrainé l’émigration au Canada de quelques centaines de filles célibataires pauvres, surnommées les filles du Roy vers 1663.

Sauf que, dans le cas de la Grande-Bretagne, le contexte n’est pas le même. En Amérique du Nord, puis plus tard au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande, ce pays a développé des colonies dites de peuplement. Ici le but était bien de transférer des européens sur place, mais pour s’en débarrasser. Car à la différence du Portugal et de l’Espagne, aux territoires pauvres et sous-peuplés, et de la France, très peuplée mais dotée de terres fertiles, la Grande-Bretagne était très tôt en surpopulation, et l’est restée d’ailleurs jusqu’au XXème siècle. Son île est exiguë et les cultures difficiles sous un climat pluvieux mais pas assez chaud.

De plus la réforme protestante et la création ex-nihilo de l’anglicanisme par Henri VIII, qui voulait pouvoir divorcer sans être excommunié, avaient entrainé l’apparition de multiples sectes qui affaiblissaient l’unité nationale. Quoi de mieux, alors, que les encourager à partir en Amérique du Nord en leur offrant des terres immenses gratuitement ?

Et autant la Grande-Bretagne avait des raisons d’implanter des populations en Amérique, autant la France n’en avait pas. Cette dernière est vaste et dotée d’un climat très favorable à l’agriculture, elle a globalement toujours pu nourrir ses habitants et n’a jamais été une source importante d’émigration. Or si un pays n’a pas d’excédent de population à évacuer, il faut sans cesse encourager, voire forcer les émigrants. Sans compter les risques de naufrage et les maladies. Donc maintenir avec constance une politique de colonisation sur plusieurs siècles, sans besoin réel et malgré toutes ces difficultés, est hautement improbable.

Il y a eu, c’est vrai, un cas où la France a produit des émigrants : la révocation de l’édit de Nantes en 1685. Sachant qu’entre 100.000 à 200.000 protestants ont quitté la France, certains pensent qu’on aurait pu en envoyer une partie au Canada. En fait non, car si Louis XIV est revenu sur ce texte, c’est justement parce qu’il rêvait d’un monde entièrement catholique. Il n’aurait certainement pas voulu favoriser l’expansion d’une religion qu’il combattait. En outre, les protestants ayant perdu du jour au lendemain le droit de pratiquer leur foi, ils sont partis très rapidement. Or la flotte française de l’époque était bien trop petite pour permettre de transporter tant de personnes rapidement. Il aurait fallu les retenir prisonnières pendant des décennies dans l’attente du transfert. Cela aurait été non pas une colonisation mais une déportation de masse, irréalisable avec les moyens du XVIIème siècle.

Par conséquent, la population de l’Amérique anglophone était structurellement promise à devenir beaucoup plus grande que celle de son équivalent francophone. Elle était alimentée en colons en permanence, là où les autres puissances européennes peinaient à réunir quelques migrants.

Cette différence entre colonie d’exploitation et de peuplement est difficile à voir aujourd’hui. Mais pour rappel, l’Amérique latine est restée longtemps sous-peuplée. Côté portugais, le Brésil n’avait à l’origine qu’une population autochtone très réduite. Et côté espagnol, les améridiens avaient été décimés en masse par les virus européens. Les centaines de millions d’habitants actuels de la région sont très récents. Ils s’expliquent par les progrès foudroyants de la médecine au XXème siècle, qui a entrainé ce que les géographes appellent la transition démographique. Par exemple, en 1895, le Mexique ne comptait encore que 12 millions d’âmes, contre 130 aujourd’hui.

A cela il faut ajouter un autre facteur : l’océan. De 1600 à 1800, la France était certes une grande puissance, mais une grande puissance continentale. Elle devait gérer des guerres un peu partout à ses frontières et était régulièrement menacée d’invasion, quand elle n’attaquait pas elle-même ses voisins. Pour cette raison, l’essentiel des investissements militaires allaient à l’armée de terre, et la flotte était de taille moyenne, avec des marins notoirement mal entrainés et mal payés.

A l’inverse, la Grande Bretagne est une île. Qui dit île dit priorité absolue donnée à la marine de guerre, qui assure la défense du territoire et protège le commerce, vital pour l’alimentation d’un peuple qui ne peut pas produire sur place sa nourriture. Avoir les meilleurs navires n’était pas un luxe pour les britanniques, c’était une question de survie.

Du coup l’armée de terre était réduite, vu que la mer assurait une protection naturelle. A l’inverse, la marine recevait toutes les ressources disponibles, était connue pour sa discipline de fer (rafles dans les campagnes lorsque le recrutement était difficile, violences permanentes, mise à mort des marins insubordonnés, etc.) et son organisation sans faille. On s’attachait à la transmission des savoirs en créant une académie pour former les capitaines, et une amirauté pour améliorer la gestion au quotidien.

Par conséquent, face à une force maritime à la fois plus grande, plus motivée et de meilleure qualité que la leur, les puissances concurrentes n’avaient aucune chance. L’histoire a d’ailleurs montré qu’à quelques rares exceptions, les britanniques ont toujours gagné leurs batailles navales.

Il aurait alors été impossible de défendre une Amérique du Nord francophone dès lors qu’ils s’y seraient intéressés. Un jour ou l’autre la France aurait perdu sa colonie car faute de contrôler la voie maritime, elle n’aurait pas pu la ravitailler en soldats et en armement. C’est d’ailleurs ce qui expliquera la domination du Royaume-Uni jusqu’en 1939, et la capitulation systématique des puissances concurrentes lorsqu’il réclamait un territoire (exemples : crise de la carte rose avec le Portugal en 1890, crise de Fachoda avec la France en 1898, etc.).

Pour que l’Amérique du nord parle français, la seule option possible était donc une colonisation massive dès la découverte de Jacques Cartier en 1534. Ainsi les francophones auraient déjà été nombreux en 1607, lorsque les anglais ont décidé de s’implanter à leur tour dans la région et fondé Jamestown en Virginie.

Mais pour les raisons vues plus haut, cette option était improbable parce que sans motivation économique ou démographique.

Et après 1607, la supériorité navale combinée à la pression démographique des anglais leur assuraient la suprématie dans tous les cas de figure.

Ajoutons que le projet français aurait buté sur un autre obstacle, d’ordre stratégique. Pour dominer tout le continent, il aurait fallu que les français s’implantent à la fois sur la côte est du continent, comme les treize colonies, et à l’intérieur du continent via le Saint Laurent. En occupant ceux deux terrains, on pouvait espérer que nos voisins d’outre-manche aillent regarder ailleurs, en Amérique du Sud par exemple. Mais en leur laissant la côte, ils y auraient développé leur colonies comme dans notre réalité, et à terme auraient sûrement, du fait de leur poussée démographique, rattrapé leur retard. A l’inverse, une colonisation de la seule côte atlantique par les français aurait offert aux anglais le Canada actuel et la possibilité de « doubler » les premiers en atteignant le Mississippi.

Alors on va me dire que s’il y a huit millions de canadiens francophones aujourd’hui, c’est bien la preuve que la France a réussi à s’implanter ! Oui en apparence… mais en fait non. Revenons à 1763. La France perd le Canada et ses 90.000 habitants. Refusant l’assimilation par les britanniques, et galvanisés par l’Eglise, ils connaissent alors une hausse de leur natalité à un niveau sans précédent dans l’histoire humaine. C’est la fameuse Revanche des berceaux. On peine à le croire, mais au XIXème siècle une femme canadienne francophone avait en moyenne quinze enfants ! C’est à cette forme de résistance passive, et rien d’autre, qu’on doit la survie du français dans la région. Une telle fécondité, maintenue sur plus d’un siècle et demi de façon volontaire, était très improbable. On n’en trouve aucun équivalent ailleurs. Elle résulte de la menace existentielle que cette population ressentait en vivant dans un territoire britannique. Elle aurait sans doute été bien moins élevée dans un état indépendant.

Par conséquent, la France a simplement eu une chance incroyable, car c’est le scénario le plus optimiste qui s’est produit. Dans tous les autres, soit les colons français ne s’implantaient pas, soit ils disparaissaient d’Amérique du Nord par assimilation.

C’est pourquoi, à mon sens, la francisation de l’Amérique reste un double rêve : d’abord parce qu’il ne s’est pas réalisé, mais surtout parce qu’il n’aurait pas pu l’être. Sauf à imaginer un monde alternatif où la France est surpeuplée et où la Grande-Bretagne n’existe pas.

Le scénario

Pourtant, même en la croyant quasi impossible, je vais pourtant vous conter l’histoire d’une colonisation pérenne de l’Amérique du Nord par la France. Un pur exercice de spéculation, juste pour le plaisir. Et je m’efforcerai de rester réaliste, même s’il faudra bien parfois faire preuve de beaucoup d’optimisme pour expliquer certains évènements.

Imaginez…

Nous sommes en 1534. Jacques Cartier revient en Europe après un voyage sur une terre nouvelle qu’il appelle Nouvelle France. Il présente son exploration au roi François Ier. Celui-ci est intéressé et d’accord pour la poursuivre. Dans son entourage, un amiral, François-Charles de Lambet (personnage fictif), se propose pour la mener. Le roi lui confie donc la mission d’aller sur place et d’évaluer les richesses potentielles à exploiter. En plus d’avoir une excellente condition physique, De Lambet est un brillant organisateur et aussi un visionnaire.

Il se rend donc dans la zone, explore le Saint Laurent, puis descend le long de la côte est de l’Amérique du Nord. Il ne trouve ni or ni métal précieux, mais est fasciné par ce monde sauvage où vivent des peuples qu’ils juge primitifs et sans danger. Revenu en France, il demande au roi les moyens de démarrer une colonisation car il estime que, sans une présence importante sur le nouveau continent, d’autres puissances européennes vont s’y implanter. Et dans ce cas, il craint que des richesses éventuelles échappent à son pays.

C’est donc sur la base d’un potentiel, et non de faits établis, que se décide l’envoi de plusieurs centaines de personnes. Le roi met à disposition trois navires. De Lambet repart et fonde une ville baptisée Saint François, en l’honneur du monarque, à l’emplacement de ce qui est dans notre réalité Boston. Au bout de quelques mois, il revient en métropole et demande d’autres colons. Il veille aussi à une stricte égalité numérique entre hommes et femmes, de manière à favoriser la natalité.

Le roi accepte encore. De Lambet met alors au point une vraie filière d’immigration. Il missionne des recruteurs qui vont proposer le voyage à des paysans pauvres n’ayant pas de terres à cultiver. Grâce à une organisation efficace, la France commence alors à envoyer des colons à un rythme régulier d’environ 500 personnes par an.

Très vite, des villes sont fondées sur la côte est, au nord et au sud de Saint François, là où dans un autre univers on trouverait New York ou Halifax. Mais de Lambet ne veut pas se contenter de cette zone. Il flaire le potentiel de l’intérieur du continent, et décide de s’implanter également le long de l’immense fleuve Saint Laurent. Il crée deux villes que nous appellerions Québec et Montréal. Puis il fait la reconnaissance des grands lacs. Le continent nord-américain, jusque là appelé Nouvelle France, est rebaptisé dans son ensemble Canada, mot tiré d’une langue amérindienne.

En 1547, soit dix ans après le début réel de la colonisation, la population canadienne atteint 6.000 âmes réparties dans une dizaine de villes. L’adaptation au nouveau continent est difficile, mais le taux de natalité est élevé et la population croit rapidement. De Lambet est nommé officiellement vice-roi de la colonie. Vu la taille du territoire et l’éloignement des villes les unes par rapport aux autres, chacune reçoit en plus un gouverneur chargé de la gestion au quotidien. Une forme de décentralisation se met en place, tout l’inverse de ce qui se pratique en métropole.

En France toutefois, François Ier meurt et son fils Henri II lui succède. Ce dernier n’est pas du tout favorable à une expérience coûteuse qui ne rapporte rien, hormis quelques peaux d’animaux troquées avec les indiens. De Lambet doit revenir à Paris et défendre son projet devant la cour. Il y passe plusieurs semaines, argumentant inlassablement sur le potentiel de la colonie et l’intérêt stratégique d’être présent des deux côtés de l’Atlantique. Finalement, le roi accepte de continuer à financer l’aventure.

Revenu au Canada, de Lambet affronte plusieurs guerres avec les indiens. Malgré une politique de relations pacifiques, les autochtones comprennent vite que les français vont étendre leur territoire au détriment du leur. Si les affrontement sont en majorité gagnés, du fait de l’avance technologique des européens, ils mobilisent en permanence une force militaire qui grève le budget de la colonie. Des maladies inconnues déciment aussi les colons, tout comme le terrible hiver nord-américain auquel beaucoup ont du mal à s’adapter. Une forte solidarité nait ainsi parmi eux, nourrie par l’hostilité de leur environnement. Elle sera à la base de l’identité du pays.

En 1557, on passe les 15.000 habitants. De Lambet revient une dernière fois en France pour présenter une personne qu’il recommande comme son successeur, Pierre Montjoyeux (personnage fictif). Le roi valide cette nomination. Montjoyeux a été choisi car il est sur la même ligne que son prédécesseur : poursuivre la colonisation et l’expansion vers l’intérieur du continent. En 1559, de Lambet meurt et est aussitôt érigé en symbole de la colonie. Avec les années, son personnage deviendra mythique. A l’égal de Christophe Colomb, on prendra peu-à-peu conscience de son impact dans l’histoire de l’Amérique et du monde.

En 1577, la population atteint 42.000 habitants. Montjoyeux meurt et avec lui la filière de colonisation, qui périclite. En France, les guerres de religion sont la priorité. Le pouvoir ne veut plus financer un programme qui ne rapporte toujours rien. Le taux d’émigration s’effondre, passant de 500 à 100 personnes par an en moyenne. Parmi eux la proportion hommes/femmes se modifie, les premiers devenant largement majoritaires. Il s’agit en effet surtout d’aventuriers et non plus de colons à la recherche d’une nouvelle vie. Toutefois la population déjà sur place continue sa forte croissance démographique. De nouvelles villes sont fondées plus au sud, vers ce qui est, dans notre réalité, la Caroline du Nord, mais sans aller plus loin par peur de se heurter à l’Empire espagnol. On s’installe aussi le long du fleuve Mississippi, et des trappeurs commencent à découvrir l’ouest du continent.

En 1607, soit 70 ans ans après l’arrivée des premiers colons, la population dépasse 90.000 personnes. Dans notre réalité, ce niveau n’a été atteint que 156 ans plus tard. C’est à ce moment que la Grande-Bretagne commence à explorer le continent nord-américain. Devant la présence importante des français, les premiers immigrants britanniques choisissent de s’installer dans l’île d’Hispaniola, sur la côte ouest que nous appelons Haïti. C’est une zone inoccupée car sans ressources naturelles. A cette époque en effet, l’empire espagnol est à son apogée et les anglais préfèrent éviter un affrontement direct.

En 1637, après un siècle de présence américaine, le Canada compte 200.000 habitants. La colonie commence à rapporter de l’argent au trésor royal, et prend ainsi une importance politique de plus en plus grande. Néanmoins aucun effort public n’est fait pour envoyer de nouveaux colons, et l’essentiel du faible flux d’immigration est de nature privée. Les anglais entrent finalement en guerre avec les espagnols, et après quelques batailles navales remportées, s’emparent de toute l’île d’Hispaniola. Ils débarquent aussi dans l’actuelle Floride et en commencent la colonisation. Les mines d’or et d’argent du Mexique et de Bolivie sont épuisées, et l’Espagne commence son déclin. Sa puissance militaire impressionne de moins en moins ses rivaux, qui n’hésitent plus à la défier.

En 1662, le Canada compte 400.000 habitants répartis sur une cinquantaine de villes, la moitié sur la côte est du continent, l’autre à l’intérieur. La Grande Bretagne entre à nouveau en guerre contre l’Espagne, et s’empare de Cuba. Elle débarque également dans l’actuel Vénézuela. Les colons anglais arrivent massivement et représentent déjà 50.000 personnes sur l’ensemble des territoires contrôlés par ce pays.

En 1687, la Grande Bretagne ajoute la Jamaïque à son empire qui compte 150.000 habitants. Le Canada en a lui 800.000. La France entre en guerre contre les britanniques pour le contrôle d’une zone qui correspond approximativement à l’état de Géorgie. Le conflit dure deux ans. Malgré des victoires anglaises initiales, et l’absence de soutien de la France, coupée de sa colonie par un blocus naval anglais, la supériorité numérique des canadiens se fait peu-à-peu sentir. Finalement, les français s’emparent de la Floride. La population anglaise émigre alors vers Cuba, mais son influence culturelle demeurera plusieurs siècle dans la région. En France, cette victoire fait du Canada un objet de fierté nationale. Par ailleurs la fiscalité des colons s’alourdit, car le pouvoir compte de plus en plus sur eux pour renflouer un trésor perpétuellement vide.

En 1712, l’Amérique compte 1,5 million de français contre 300.000 anglais. Ces derniers s’emparent de Terre Neuve, mais n’arrivent pas à s’y établir. L’île est battue par les vents et son sol est impropre à l’agriculture ; elle dépend du ravitaillement pour sa survie. Ils tentent également d’explorer le grand nord et la baie d’Hudson, mais le climat arctique empêche toute implantation durable. Au Canada, la poussée vers l’ouest et le sud continue. Une ville est fondée sur le site de la Nouvelle Orléans. Le Mississippi est maintenant bordé de petites bourgades et commence à devenir un axe commercial. Les populations amérindiennes, malgré une forte résistance, ne cessent de reculer face à l’expansion européenne.

En 1737, le Canada a 3 millions d’habitants et les colonies anglaises 600.000. C’est à ce moment que la pression fiscale déclenche un mouvement indépendantiste. Mal géré par la France, qui réagit avec brutalité, il se répand dans la société et aboutit à une révolte contre la métropole. Une guerre commence et dure un an. Les canadiens sont soutenus par la Grande Bretagne qui bloque l’envoi de renforts par Paris et débarque un corps expéditionnaire pour soutenir les insurgés. Finalement, les garnisons françaises sont vaincues.

La colonie proclame son indépendance au traité de Londres de 1738, sous le nom officiel de Provinces Unies du Canada. La structure de l’état est de type fédérale. Au niveau du gouvernement central, une monarchie constitutionnelle inspirée du modèle britannique est mise en place, avec un parlement élu et un roi aux fonctions symboliques. Chaque état définit ensuite son propre mode de gouvernement interne, même si la plupart adopte un système républicain avec un gouverneur à sa tête. Bien sûr, comme nous sommes au XVIIIème siècle, seuls les citoyens riches et de sexe masculin peuvent voter, mais les bases de la démocratie sont déjà là.

En 1762, le Canada indépendant compte 6 millions d’habitants. Il entre en guerre contre l’Espagne et s’empare de l’ouest du continent, une zone quasiment vide qui lui permet d’atteindre la côte de l’actuelle Californie. Contrairement aux espoirs anglais, la proximité culturelle avec l’ancien colonisateur français a pour effet de rétablir les liens avec lui, d’autant qu’il n’a presque plus d’intérêts en Amérique. Avec les britanniques au contraire, les tensions émergent vite. Ils craignent la contagion des idées d’indépendance sur leurs possessions, et voient comme une menace l’immense état canadien en pleine croissance.

En 1787, le Canada et ses 12 millions d’habitants affronte la Grande Bretagne, qui compte 2,5 millions d’âmes aux Amériques et lui refuse le droit de commercer via ses ports en mer des Caraïbes. Le conflit est strictement naval, et la flotte canadienne est coulée. Mais paradoxalement il révèle la puissance et la résilience du nouvel état. Grâce à la richesse de son territoire, il est autosuffisant et ne dépend pas des échanges avec l’extérieur pour vivre. Les britanniques, à l’inverse, doivent maintenant protéger à grands frais leur commerce maritime. La victoire coûte en réalité bien plus cher au vainqueur qu’au vaincu.

A partir de 1812, l’émigration européenne reprend vers le Canada, peuplé alors de 25 millions d’habitants. Les français y sont quasiment absents, et l’essentiel des colons provient d’Allemagne ou de Grande-Bretagne. En majorité protestants, ils s’intègrent au début difficilement dans une société encore presque exclusivement catholique. Puis le caractère laïque du Canada est progressivement reconnu, et la religion devient alors un marqueur secondaire. La croissance démographique continue tandis que les nouveaux arrivants apportent avec eux leur culture favorable à l’enrichissement individuel et leur sens de l’entreprise. Mais le pays reste encore relativement en autarcie, commerçant surtout avec lui-même. Dans les années qui suivent, la plupart des états d’Amérique latine prennent leur indépendance.

Vers 1837, le Canada compte 50 millions d’habitants et est alors plus peuplé qu’aucun état européen, Russie exclue. Il commence à s’étendre vers le nord. Un territoire anglais correspondant à la Colombie britannique de notre monde est racheté au Royaume-Uni, le Canada ayant menacé de l’envahir si un accord n’était pas trouvé. Puis c’est le tour de Terre-Neuve, rachetée également. Les canadiens développent une doctrine selon laquelle le continent américain ne doit pas faire l’objet d’ingérences extérieures.

En 1867, le Canada a 100 millions d’habitants et est sur le papier la première puissance mondiale, quoiqu’encore isolationniste et centré sur lui-même. Il connait des crises internes et des tentatives de sécession, mais parvient à conserver son unité. L’Alaska est rachetée à la Russie, parachevant le contrôle sur l’ensemble du continent nord-américain. A la suite d’un certain nombre de scandales, la monarchie est remplacée par une république. En face, l’ensemble des dominions britanniques des Antilles et d’Amérique du Sud (Cuba, Vénézuela, Saint Domingue, Jamaïque, Puerto Rico, etc.) comptent 30 millions d’habitants.

En 1900, le Canada compte 200 millions d’habitants. Après plusieurs guerres dévastatrices entre les états européens, il s’impose comme une superpuissance aux ambitions planétaires. Il intervient aux Philippines, qui sont prises aux espagnols et transformées en protectorat. Puis il devient le partenaire commercial majeur des états d’Asie. Seule la Russie et la Chine peuvent rivaliser en termes de superficie et de population, mais pas au niveau du développement économique. Avec le Canada, c’est aussi la langue française qui devient la plus parlée au monde après le chinois et le hindi. Néanmoins, la croissance démographique ralentit.

En 1950, le Canada compte 300 millions d’habitants. Les états anglophones d’Amérique en ont au total cinq fois moins. Il impose ses règles à une Europe qui décline et recherche sa protection face à une Russie capitaliste en pleine expansion, car le communisme n’existe pas. Son industrie est à l’avant-garde et il est pionnier dans l’exploration de l’espace, l’aviation, et… les armes nucléaires. Le revenu par habitant des canadiens est l’un des plus élevés au monde, et leur mode de vie est copié partout, notamment en occident. Mais la Chine débute à cette époque un développement économique vertigineux, porté par son immense population et un taux de natalité encore élevé.

En l’an 2000, le Canada a 450 millions d’habitants. Parmi eux, 30 millions sont originaires d’Amérique hispanophone. Il est la puissance de référence en occident, quoiqu’au deuxième rang mondial derrière la Chine, et domine largement une Russie deux fois moins peuplée.

Le français est devenu la lingua franca sur la moitié ouest du globe, et de l’autre côté c’est l’anglais qui domine, héritage de l’ancien empire colonial britannique. L’usage international combiné de ces deux langues s’impose, aucune ne parvenant à supplanter l’autre. Le français résiste par la masse de ses locuteurs et l’immense marché canadien, ainsi que sa présence en Europe et en Afrique de l’Ouest. L’anglais est indéboulonnable car il est la seconde langue presque partout en Asie, hormis aux Philippines où le français a remplacé l’espagnol, premier en Afrique car officiel dans les états les plus peuplés comme le Nigéria, et présent aussi en Amérique où 80 millions de personnes le parlent nativement. Quant au chinois, il reste cantonné à son pays d’origine faute d’expansion coloniale.

Au final, ce monde est bien plus équilibré que le nôtre. L’effet papillon a entrainé l’absence de communisme, et par conséquent un développement économique de la Russie et de la Chine sans commune mesure avec notre réalité. Au lieu d’une domination totale des Etats-Unis, plusieurs grandes puissances se neutralisent mutuellement. Il n’y a pas une seule culture hégémonique, mais plusieurs. Un vrai multilatéralisme, loin du règne sans partage de l’occident anglo-saxon que nous connaissons.