Voici l’épisode 2 de cette nouvelle.
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Erwan Laclos se réveilla d’un seul coup. Lui qui d’ordinaire avait du mal à se lever le matin, l’esprit embué de longues minutes après la sonnerie du réveil, il se sentait cette fois-ci totalement reposé. Pas de fatigue, la conscience claire.

Il était totalement dans le noir et ne voyait rien. Il chercha l’interrupteur de sa lampe de chevet, mais eu l’impression de ne pas pouvoir bouger. Il voulut gigoter, mais rien ne se passa.

C’est là qu’il remarqua quelque chose d’étrange : il ne sentait parfaitement rien. Aucune information en provenance de son corps. Pas de sensation d’être couvert par une couette chaude comme c’était le cas dans son lit. Pas de lumière. Et absolument aucun bruit.

En fait, rien. Rien du tout.

Il se dit qu’il devait sans doute faire un rêve lucide. Cela lui arrivait parfois. En plein milieu d’un songe, il prenait conscience que le monde qui l’entourait n’était pas la réalité. Et quelques secondes après, il se réveillait.

Sauf qu’après un instant de réflexion, il conclut qu’il ne dormait pas.

Il voulut parler, mais il ne sentit pas sa bouche bouger. Rien. Il essaya de crier, d’appeler à l’aide, mais rien. Toujours rien.

Il se rappela une discussion avec un médecin, lorsqu’il avait cherché des cobayes volontaires pour ses expériences. On lui avait parlé du « locked-in syndrom », maladie provoquant l’enfermement de l’esprit du patient dans son corps, souvent après un accident vasculaire cérébral. Mais les personnes atteintes conservaient la capacité d’entendre, de voir, et le sens du toucher. Non, ça ne pouvait pas être cela.

Son dernier souvenir ? Il se rappela qu’il était au travail, qu’il s’était assis sur le fauteuil du labo et avait commencé à somnoler.

Il ne comprenait pas ce qui se passait. Il était comme enfermé dans quelque chose. Ou plutôt, son esprit était enfermé.

Mais enfermé dans quoi ? Et pourquoi ?

David regardait les écrans de contrôle du réseau de MentalConnect. A côté de lui, Eric, étudiant en informatique et stagiaire, s’affairait pour évaluer les dégâts de l’incendie.
— Je pense qu’on a rien perdu d’important. Trois serveurs ont grillé, mais c’était des sauvegardes. Les données d’origine sont toujours là.
— Tant mieux. Tu as vérifié les machines virtuelles du labo ?
— Oui, elles tournent correctement.
— Ouvre leurs les flux. Tout à l’heure on vérifiera si le bol fonctionne toujours.
Eric tapota quelques commandes sur le rectangle de verre où des touches se matérialisaient. A l’écran un schéma représentant six carrés gris apparu. Il les toucha et leur couleur passa au vert.

Erwan sentit que quelque chose se passait. Une porte s’était ouverte, quelque part près de lui. Il ne savait pas où elle menait exactement, mais elle était bien là.

Il chercha à comprendre comment il avait cette information, mais ne trouva rien. Il n’avait entendu aucune voix, ni vu aucun signal. Alors, après quelques instants de perplexité, il se dit qu’il allait se rendre devant cette porte et la traverser. Il n’y eu aucun mouvement, aucune sensation kinesthésique révélant un déplacement. Mais il sut qu’il sortait du lieu où il se trouvait.

Eric entendit un « bip » et tourna les yeux vers l’écran qui affichait l’état des machines virtuelles. L’un des carrés vert était clignotait. En dessous, un message indiquait « Transfert de données en cours ».
— David, il y a quoi dans la VM numéro deux ?
David triait des documents, séparant ceux qui étaient intacts de ceux qui avaient en partie brûlé.
— Les modélisations du cerveau. Pourquoi ?
— Il y en a une qui envoit quelque chose vers l’extérieur.
— Bah, sans doute un script automatique de sauvegarde. Laisse tomber.

Erwan se déplaçait dans un sorte de long tunnel. Il ne comprenait toujours pas ce qui se passait. Il avait l’impression d’être dans un train qui avançait, sans savoir à quelle vitesse et où il allait. Puis à un moment, l’impression de mouvement cessa. Il était arrivé quelque part. Mais où ?

Là encore il voulu parler, mais aucun son ne put sortir de sa bouche. D’ailleurs il ne sentait même pas de bouche du tout. Il explora son environnement et découvrit cette fois-ci quelque chose d’étonnant.

Dans ce nouvel emplacement, il avait une faculté d’interagir avec certaines choses. Il ressentait comme un flux d’informations traverser son esprit et, parmi ce flux, il devinait qu’il lui était possible de communiquer par écrit avec quelqu’un. Il pensa tout de suite à l’e-mail. Oui, il était capable d’écrire un mail ! Alors il imagina une phrase très courte, très simple, et à tout hasard l’envoya à l’adresse de David.

David était assis devant son ordinateur lorsqu’une icône clignota sur l’écran. Il toucha du doigt la zone tactile représentant une petite enveloppe et immédiatement un message apparut. Ses yeux s’écarquillèrent.

Il se recula, s’assit profondément dans son siège et après quelques secondes de réflexion, s’approcha à nouveau de l’ordinateur et appela Eric. L’étudiant arriva, se pencha par dessus l’épaule de David et lui aussi resta sidéré par ce qu’il lisait.

« David, si tu lis ce message, répond moi vite. Je ne sais pas où je suis. Erwan. »

Eric esquissa un petit sourire.
— C’est juste une plaisanterie.
— Non, fit David, ce mail vient bien de l’adresse d’Erwan. Il faut avoir accès à son compte de messagerie. Je l’ai verrouillé pour l’instant, personne ne peut l’utiliser. A part moi, seul Erwan lui-même avait les codes.
— Mais bon, il est mort, dit Eric.
— Oui, fit David. Donc on a une intrusion dans le système.
David prit sa tête entre ses mains et laissa échapper un juron.
— P… ! Un incendie, un mort, et maintenant un risque de pillage de données.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
David appuya sur l’option « Répondre » et écrivit lentement « Prouve-moi que tu es bien Erwan ».

Erwan reçut le message. Il ne pouvait pas dire exactement comment il arrivait. Il ne le lisait pas, ne l’entendait pas, mais il savait que son collègue lui avait répondu et ce qu’il lui demandait. Mais comment prouver son identité ?

Avec stupéfaction, David vit la réponse à sa question arriver quasi instantanément. « Ta première copine à la fac s’appelait Mélody ». David sourit, c’était vrai. Mais un peu léger. « Ça ne suffit pas à me convaincre ». Et moins d’une seconde après l’envoi, nouvelle réponse. « Tu veux le code de déverrouillage du compte bancaire de la boite ? Ou la clé de cryptage des données sauvegardées sur CloudPerfect ? » Suivirent plusieurs suites de lettres et de chiffres. David les connaissait par coeur et sut immédiatement qu’elles étaient vraies.
— Ce sont les bonnes ? fit Eric.
— Oui.
— Alors ce gars peut siphonner tout notre argent, les brevets, les modèles de recherche…
David était perplexe.
— S’il voulait nous voler, il ne s’amuserait pas à nous montrer comment, sachant que je peux faire révoquer ces clés très vite.
— Tu veux que je contacte la banque ? Le compte bancaire est peut-être déjà vide !
— Fais-le à tout hasard, mais je n’y crois pas.
Il fixait le message à l’écran.
— Ça ne ressemble pas à du piratage.
— Alors qui nous fait cette blague ?
— Qui te dit que c’est une blague ? C’est peut-être…
Il hésita un instant.
— C’est peut-être bien Erwan lui-même qui nous écrit.