Mélangez les réseaux informatiques et la claustrophobie. Qu’obtenez vous ?


Erwan Laclos éteignit son ordinateur et se laissa aller au fond de son siège, épuisé. Il s’était levé le matin à 6h, et il était maintenant plus de 22h. Il regardait autour de lui le laboratoire avec son amoncellement d’équipements électroniques et se dit qu’il avait tout de même bien travaillé. Dehors, on entendait le grondement d’un orage.

Cela faisait cinq ans qu’il était sur ce projet au sein de l’entreprise qu’il avait cofondée, MentalConnect. Cinq ans qu’il travaillait inlassablement, sacrifiant même parfois des week-ends pour atteindre son objectif. Une quête qui paraissait à l’origine relever de l’impossible mais qui maintenant approchait de son terme.

David, son associé, passa une tête par la porte.
— Hé t’es encore là ? Va te coucher.
— Oui, j’en peux plus. Je nettoie le labo et j’y vais.
— Laisse tomber, tu feras ça demain. On touche au but de toute façon. J’ai encore parlé à la nana du capital-risque, elle avait des dollars dans les yeux. Ils se voyaient poireauter encore deux ans pour la mise au point. On a largement mérité une nuit de sommeil complète, non ?
David ajouta avec un clin d’oeil.
— Si même la nuit tu ne rentres pas, ta femme va se poser des questions !

Erwan sourit, se leva et se rendit dans la pièce attenante à la salle de contrôle. Elle évoquait vaguement le cabinet d’un dentiste. Au milieu on pouvait y voir un fauteuil réglable en inclinaison. Au dessus, un bras télescopique, et au bout de celui-ci, une demi-sphère recouverte sur sa paroi interne d’une sorte de tissu rouge. Son nom exact était DCC pour « Dispositif de Contact Cérébral », mais on la surnommait plutôt « le bol », car elle en évoquait effectivement un, orienté vers le bas. Erwan le regarda et, comme cela lui arrivait souvent, resta immobile, perdu dans ses réflexions.

Il repensa à Grégory, surnommé Greg. L’après-midi même, cet homme atteint d’une maladie neurologique incurable était allongé sur le fauteuil. On avait placé le bol sur son crâne rasé et on avait activé la machine. Greg était presque totalement paralysé. Tétraplégique, il ne pouvait bouger ni les bras ni les jambes, mais était aussi incapable de parler.

Pourtant, par la seule force de son esprit, il commençait à échapper à sa condition. Il avait réussi à contrôler un jouet, une petite voiture télécommandée. Avec un synthétiseur vocal, il avait pu parler comme s’il était valide.

Et tout cela uniquement grâce à une surface électrosensible en contact avec sa tête. Elle captait les impulsions électriques de son cerveau, puis un ordinateur les traduisait en paroles ou en commandes diverses.

Erwan repensa aux larmes dans les yeux de Greg lorsque la voix synthétique était sortie du haut parleur. Après une vie à communiquer seulement en bougeant les yeux et la mâchoire, il pouvait enfin se faire entendre.

La main d’Erwan chercha machinalement l’interrupteur de la lumière, sans le trouver. Il réfléchissait aux applications futures de sa découverte. Ça n’allait pas seulement concerner les personnes handicapées, mais l’humanité tout entière. On n’allait plus avoir besoin de claviers d’ordinateur, de souris, car il suffirait d’une pensée pour envoyer un email. Plus besoin même d’interrupteur électrique, il suffirait de se dire « éteins la lumière » pour qu’elle s’éteigne. Les commandes vocales, jusqu’ici le summum du progrès, deviendraient complètement ringardes.

Et à moyen terme, avec la production en masse, l’équipement verrait son coût diminuer jusqu’à atteindre un niveau abordable pour le grand public. Tout le monde pourrait bientôt avoir l’équivalent de cette machine dans sa poche.

Puis il se rappela qu’il fallait éteindre l’armoire contenant les serveurs informatiques. Il appuya sur un bouton, il y eu une dizaine de « bips » et le léger bourdonnement des ventilateurs qui refroidissaient les équipements s’arrêta. Le silence se fit, on n’entendait plus que le bruit de la pluie au dehors, un bruit continu, apaisant.

Erwan s’assit sur le fauteuil. Oui, dans quelques années, tout le monde pourrait avoir cet appareil avec lui. Bon, cela supposerait de porter une sorte de chapeau pour permettre aux contacteurs d’être proche du crâne. Mais hormis ce petit détail, la communication par télépathie allait devenir aussi facile qu’un coup de téléphone.

Il n’arrivait pas à y croire. C’était d’autant plus incroyable qu’il avait participé à cette révolution. C’est une chose de connaitre une innovation en tant qu’utilisateur, c’en est une autre de l’avoir imaginée, défendue devant des investisseurs, développée puis testée soi-même.

Il saisit le bras télescopique, regarda le bol quelques instants, puis le posa sur sa tête. Il avait déjà fait l’essai maintes fois. Immédiatement, il pensa « allumage de la climatisation » et la soufflerie en provenance du plafond commença à ronronner. C’était magique.

Dehors, des éclairs zébraient le ciel. On voyait des flashs par la petites fenêtre du laboratoire. Erwan continuait à réfléchir. La difficulté avec le contrôle mental, c’est d’isoler les souhaits réels des pensées parasites, car il est très difficile de maîtriser ce qui nous passe par la tête. On peut se dire « je veux éteindre la lumière » si c’est vraiment ce que l’on souhaite, mais le simple fait de se remémorer la commande suffit à déclencher l’action en question.

Il se rappela les tests avec Greg, lorsqu’il lui avait demandé d’imaginer un objet. Le but était d’afficher cette image sur un écran. Le sujet avait pensé à une maison, et elle s’était matérialisée, avec son toit et ses fenêtres. C’est alors que, dans le couloir, une des assistantes, une petite blonde plutôt séduisante, était passée d’un pas rapide. Pouvant à peine tourner la tête, Greg lui avait jeté un bref regard, et la jeune femme était apparue brièvement sur l’écran. Souriante et… totalement nue.

Le malheureux était devenu tout rouge. Erwan était gêné, et compatissait. Avec son handicap, ses contacts avec le sexe opposé devaient être rares voire inexistants. Mais il fallait nécessairement trouver une réponse à ce problème avant de commercialiser le produit. Que la machine ne capte pas simplement des mots ou des images, mais qu’elle soit capable de détecter une intention.

Erwan s’allongea sur le fauteuil, le bol toujours sur sa tête. Il entendit vaguement une voiture qui roulait sur les cailloux de l’allée. David rentrait chez lui. Il continuait à réfléchir, et sentit doucement la torpeur l’envahir. Il était vraiment très fatigué. Ses yeux commencèrent à se fermer. De longues minutes s’écoulèrent.

Puis la foudre frappa le bâtiment.

Il y eu une onde de choc, des vitres explosèrent, des morceaux de plâtre des murs furent projetés un peu partout. Certaines dalles du faux plafond chutèrent bruyamment sur le sol. Une énorme gerbe d’étincelles jaillit de l’armoire serveur, et dans les secondes qui suivirent, le laboratoire prit feu.

Deux heures plus tard, David était appuyé contre sa voiture, dévasté. Devant lui, le chef des pompiers avait un air grave.
— Vous êtes sûr ? Il avait du mal à articuler.
— Oui monsieur. Son corps est allongé sur un genre de fauteuil médical. Le légiste va l’examiner, mais il a été soit électrocuté, soit asphyxié par les gaz de l’incendie. Les flammes l’ont à peine touché, on ne voit que des brûlures légères. Donc à mon avis il n’a pas souffert.
David mit sa tête dans ses mains et murmura.
— Erwan, arrête, c’est pas possible. Ne me fais pas ça, reviens…
Le pompier s’éloigna et glissa à un collègue qui tenait un talkie-walkie.
— Il est sous le choc. Tu t’en occupes.
— OK.
— Et pour le rez-de-chaussée ?
— Terminé, tout est éteint.

David sortit de sa poche un objet rectangulaire transparent et extrêmement fin, son téléphone portable. Qui devait annoncer la nouvelle à la femme d’Erwan ? Les pompiers ? Non, ça s’était passé au boulot, ça devait être lui. Il ne voulait pas passer pour un lâche. Approchant l’appareil de sa bouche, il prit une grande inspiration et dit péniblement : « Appelle Erwan à son domicile ».

A suivre…