Aujourd’hui une petite histoire d’épouvante-horreur dans un style que j’adore, celui du maître en la matière, Stephen King
Avec trente minutes de retard, Fanny gara sa voiture au fond de l’impasse, coupa le contact et sortit. La pluie lui mouilla immédiatement les épaules. Idiote, tu aurais du prendre une veste. Elle courut jusqu’au numéro 13, devant une énorme porte en bois peinte en bleu, d’au moins trois mètres de hauteur. Une pression sur un bouton, et elle s’ouvrit sur une cour intérieure au sol recouvert d’énormes pavés. Quelques mètres plus loin, une autre porte vitrée.
Derrière elle, le hall d’entrée, ambiance XIXème siècle façon Haussmann. Murs en pierre, escalier raide, ça sentait le vieux bois et l’encaustique. Elise avait dit qu’elle habitait au sixième. Fanny souffla. Après une soirée de travail au bar, monter tous ces étages était une impossibilité physique. Plutôt coucher avec ce gros dégueulasse d’Edouard, le collègue cuisinier bedonnant qui lui faisait des clins d’oeil.
Elle chercha l’ascenseur. Il était sur sa gauche. La porte, en métal noir percée d’une vitre rectangulaire, lui parut incroyablement étroite. Elle se rappela l’explication que lui avait donné son grand-père. Dans ces vieux immeubles, il n’y en avait pas à la construction. On les avait rajoutés après, en les faisant passer dans l’espace situé entre les escaliers.
Elle appuya sur l’unique bouton en bakélite. Un voyant rouge avec l’indication « Appel » s’alluma. Puis un bourdonnement, qui semblait provenir de très loin au dessus. Elle leva les yeux. Une forme allongée descendait.
Fanny sortit son smartphone et écrivit un texto à Elise. « Suis arrivée au 13, je monte ». Mais une icône en haut à droite de l’écran indiquait qu’il ne captait aucun réseau. Putains de vieux murs ! Jamais je n’habiterai ici. Elle s’appuya sur la rambarde de l’escalier pour attendre. Nouveau coup d’oeil vers le haut. Mètre après mètre, la forme se rapprochait. Elle était longue et étroite, un cercueil accroché à un câble.
Les secondes passèrent. L’objet se glissa derrière la porte et s’arrêta avec un cliquetis métallique. La vitre laissait entrevoir une pâle lumière jaune.
Fanny ouvrit la porte, lourde et retenue par un bloom. Elle resta figée un instant. La cabine était minuscule. Suffisante pour une personne, mais sans doute pas pour deux. Pas vraiment l’idéal pour une claustrophobe, mais c’était ça ou les escaliers.
La cabine gémit sous le poids de sa passagère. La porte se referma. Une odeur de transpiration suintait des parois. Une plaque indiquait « Témorier & Fils, 1928 ». Sur le tableau de bord, un bouton par niveau, un « Stop » et un « Alarme ». Pression sur le 6. La grille de protection glissa d’un coup sec. Un long grincement, et la montée commença.
Fanny restait immobile, serrant la poignée de son sac. Son regard alternait entre le plafond qui arrivait à peine dix centimètre au dessus de sa tête, et la vitre de la porte par laquelle on voyait l’extérieur défiler. La cabine tremblait. Les matériaux criaient comme s’ils réalisaient un effort surhumain.
Plop. Au niveau du premier étage, une goutte de liquide tomba dans son cou. Elle pensa à la pluie qui devait couler de ses cheveux. Plop. Une autre goutte. Elle était chaude.
Fanny essaya de se retourner, mais dans l’espace confiné elle ne réussit qu’à se cogner l’épaule. Elle porta sa main à son cou. Ses doigts étaient couverts d’un liquide jaune puant l’urine. Réprimant un haut-le-coeur, elle essaya de s’essuyer la main sur la paroi. Plop. Fanny se serra du côté opposé, mais une autre goutte la toucha. Elle parvint à se retourner. Le liquide jaune tombait de deux endroits différents, à droite et à gauche. Impossible d’éviter l’un sans être sous l’autre.
Elle se colla à la grille. Sur sa joue, elle sentait la forme du quadrillage. Son coude toucha le bouton « Stop », tout en bas du tableau. Il y eu comme un cri bref et strident. La cabine s’immobilisa.
Fanny écoutait, les yeux écarquillés. Aucun bruit. Plop. Une goutte sur son épaule. Son coeur s’accéléra. Elle se tourna vers le tableau et appuya sur 6. Une plainte descendit du sommet du bâtiment, comme une sirène lointaine. La cage redémarra avec des à-coups.
On passa le troisième étage. Plop. Fanny gigotait. Une autre forme d’humidité lui mouilla le front. Sa propre sueur. Elle jeta un oeil à la plaque. Sous le nom du fabriquant, une phrase était marquée en tous petits caractères : « Qui ascendere volt, descendet ».
La cage s’arrêta. Fanny souffla. Purée, c’est enfin terminé. Elle attendit quelques secondes, mais la grille ne s’ouvrit pas. Elle remarqua qu’elle n’était pas exactement au niveau d’un étage, mais engagée entre deux. Nouvelle pression sur le bouton 6, sans résultat. Sur le 5, pas mieux. Sur le 4, toujours rien.
Plop. Une nouvelle goutte. Son pouls repartit comme après un sprint. Elle saisit la grille, la tira dans le sens de l’ouverture. Mais elle se bloqua après dix centimètres. Elle essaya d’appeler.
« Ohé ! Il y a quelqu’un ? »
Le silence était absolu. Personne sur les paliers mal éclairés. Les mains de Fanny étaient moites. Elles cherchèrent le tableau de contrôle. Pression sur le bouton « Alarme ». Une suite de notes sortit de nulle part. Sol-sol-sol-ré, sol-sol-sol-ré.
Mais rien. Fanny attendait, respirant par la bouche. Qu’est-ce qui était censé se passer ? Un appel de l’équipe de surveillance ?
La cage chuta de trente centimètres. La tête de Fanny heurta le plafond, puis la grille.
« Au secours ! »
L’éclairage de la cabine passa du jaune-blanc à l’orange. Nouvelle chute. Le liquide jaune commença à couler plus vite. Plop-plop-plop-plop. L’odeur d’urine envahissait l’espace confiné. Fanny se saisit de la grille et la secoua de toutes ses forces.
Elle sentit son smartphone vibrer dans sa poche, elle le saisit. Il avait retrouvé le réseau, et un texto venait d’arriver. C’était la réponse d’Elise. « Tu t’es plantée. J’habite au 16, pas au 13. ».
La cabine chuta d’un bon mètre. Le front de Fanny percuta le haut du cadre en fer du tableau de contrôle. Du sang gicla. Elle laissa échapper son smartphone, qui rebondit par l’étroite ouverture de la grille et tomba dans le puit de l’ascenseur.
Elle se mit a frapper des poings partout où elle le pouvait. Non ! Non ! Je peux pas crever ici ! Le liquide jaune se mit à pisser depuis le plafond. Elle hurla, donnant des coups sur tous les boutons. Le 2, le RDC, le 3, le 5. Puis trois fois sur le 6.
L’éclairage vira au rouge vif. La cabine monta à grande vitesse. Troisième, quatrième, cinquième. Hystérique, Fanny donnait des coups de pied, criait, et se mit à sauter sur le plancher. Puis l’ascenseur freina et s’immobilisa au sixième étage. Le jet de liquide s’interrompit. La grille glissa, libérant la sortie.
Fanny regarda la porte. Les cheveux dégoulinants du liquide jaune, le front barré d’une blessure, la respiration saccadée, elle hésita et tendit la main pour la pousser. Ses doigts effleurèrent le métal.
Le plancher de la cabine s’ouvrit en deux, comme une double porte. Fanny chuta dans le trou noir. Deux secondes plus tard, son cri s’acheva par un bruit sourd.
Plop.
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