Vivre éternellement, n’est-ce pas un rêve très courant ? Alors imaginons un monde où cela serait possible. Et il pourrait bien ne pas vous plaire.


Soyons clairs sur ce qu’on entend par immortel : oui, cela veut dire qu’on ne vieillit plus, mais pas qu’on ne peut pas mourir de façon accidentelle ou de maladie par exemple. L’immortalité au sens « d’indestructibilité » appartient au surnaturel. Ici, nous restons dans le domaine de la science-fiction, donc du plausible.

On imaginera, par exemple, qu’une découverte majeure en biologie a permis de comprendre et d’enrayer le processus de vieillissement des cellules, par exemple en manipulant leur code génétique. Une nouvelle génération d’enfants est née, des humains dont la croissance se déroule normalement jusqu’à 25 ans, avant de se stabiliser pour toujours.

Une fois ce contexte posé, est-ce que tout va bien dans le meilleur des mondes ?

Une vie apaisée

Spontanément, on envisage l’immortalité comme un bienfait, une bénédiction pour ceux qui seraient élus. Car c’est la levée d’une pression énorme, celle du temps qui passe. Si les jeunes gens de vingt ans se posent rarement ces questions, franchir certains caps comme la quarantaine ou la cinquantaine peut être difficile. L’individu fait un premier bilan, se demande s’il a fait quelque chose de sa vie. Pourquoi ? Parce qu’il sait qu’un compte à rebours a commencé. Ces étapes, que certains qualifient même de « crises », disparaissent désormais. Une fois adulte, l’homme éternel n’a plus de calendrier. Il peut enlever sa montre. Il vit, tout simplement.

Et cela se ressent dans son quotidien. Le niveau de stress diminue. Les gens se jugent moins entre eux selon leur niveau de réussite sociale, car l’existence n’est plus un sprint mais une course d’endurance. On sait qu’un individu peut toujours faire preuve de qualités sur le long terme. La capacité à faire les choses vite a bien moins de valeur dans un monde d’éternels.

Alors avec le temps, les individus s’enrichissent d’une diversité d’expériences jusque-là inconnue. Tout le monde peut espérer, tôt ou tard, arriver à voyager, à tester différents métiers, différents hobbys, à atteindre n’importe quel objectif aussi ambitieux soit-il. Celui qui aimerait savoir jouer du piano mais manquait de temps pour s’y mettre finira bien par y parvenir, s’il a mille ans devant lui. L’éternité rend tout possible. Tout cela a une influence sur les mentalités. Une certaine sagesse imprègne progressivement les peuples, qui tendent à devenir un peu moins matérialistes. En théorie.

Car en pratique les choses seraient probablement un peu différentes. Le don aurait une face sombre.

La procrastination comme crédo

Commençons par le début : l’enfance. Qui dit immortalité dit beaucoup moins d’enfants. Pourquoi ? Parce que les couples ont tout leur temps. L’horloge biologique des femmes ne joue plus. L’envie de profiter de la vie ou de faire carrière passe alors au premier plan.

Dans la réalité elle-même on constate que l’âge de la maternité recule sans arrêt, et qu’il est bien difficile d’atteindre le quota de deux enfants par femme nécessaire au remplacement des générations. Alors si nous avons l’éternité pour les faire, les enfants deviennent le moindre de nos soucis.

Est-ce un problème ? Pas vraiment, car si peu d’enfants naissent, il y a également très peu de décès, au moins dans les pays développés où la probabilité de mourir d’un accident, d’une maladie ou de violences en tous genres reste faible. Les deux s’équilibrent plus ou moins, donc à ce niveau, l’immortalité de masse fonctionne.

Mais poussons le raisonnement plus loin. Si on remet les enfant à plus tard, il en va de même pour beaucoup de nos projets personnels. En effet, notre âge conditionne beaucoup de ce que nous faisons dans notre vie. Les sportifs de haut niveau, par exemple, s’investissent au maximum car ils savent que leur carrière s’arrêtera vite, généralement à 30 ans. Au delà ils ne peuvent plus tenir la comparaison avec leurs concurrents plus jeunes et plus performants. Au niveau intellectuel également, l’apprentissage et la mémorisation sont bien plus faciles lorsqu’on est jeune.

Alors si tout le monde a toujours 25 ans ? On peut entamer une carrière exigeante à n’importe quel moment. Du coup, sans la pression du temps, le découragement est massif. La vie sociale devient moins trépidante. Moins de gens font des études, moins de personnes essaient de se dépasser dans leur domaine. Il en résulte un ralentissement de la société, de son évolution.

Stagnation et révolutions

Dans le monde du travail également, l’immortalité pose un problème majeur aux rapports hiérarchiques. Vous ne mourrez plus, mais votre chef non plus. Vos chances de prendre sa place un jour deviennent alors très faibles. Et si vous démissionnez, il est beaucoup plus difficile de trouver un poste ailleurs, car l’offre est très limitée.

Les carrières se figent, entrainant une frustration croissante, car l’homme vit d’espoir et a besoin de perspectives pour se motiver. C’est d’ailleurs la cause essentielle de la chute du communisme. La productivité diminue, l’innovation ralentit.

En politique, l’effet est le même. Les dirigeants deviennent indéboulonnables. Pour qualifier les élections, la fameuse formule « on prend les mêmes et on recommence », d’ordinaire un peu abusive, est maintenant parfaitement justifiée. Les élites s’accrochent à leur pouvoir et il n’y a plus guère que la force pour les en déloger.

Du coup, avec le temps, ces phénomènes entrainent des révolutions dans des pays qui, avant l’immortalité, n’en avaient jamais connues. Voir des guerres civiles, car non seulement les citoyens se révoltent contre leurs dirigeants, mais aussi les salariés contre leurs patrons, les chômeurs contre les salariés… En clair, tous ceux qui n’ont pas quelque chose et n’ont aucune perspective de l’obtenir, contre ceux qui l’ont et ne veulent pas la partager ou y renoncer.

A ce tableau déjà pas très brillant, ajoutons que la stagnation des hommes implique aussi celle des idées. Le célèbre physicien allemand Max Planck expliquait ainsi que la disparition d’une génération est malheureusement une bonne chose. Elle emporte avec elle ses préjugés et son formatage intellectuel, tandis que celle qui la remplace est élevée dans des idées nouvelles qui peuvent ainsi s’imposer.

La stagnation des hommes implique aussi celle des idées

Sauf que si la même génération se perpétue, l’espoir de faire évoluer les croyances s’envole, car l’être humain n’aime pas se remettre en cause. Les scientifiques, par exemple, s’opposent fréquemment aux théories nouvelles qui contredisent celles qu’ils maitrisent bien. Un phénomène vieux comme le monde, mais qui jusqu’ici était tempéré par notre condition de mortels. Une fois celle-ci abolie, la nouveauté est perpétuellement combattue, sous des prétextes divers. Le savoir est figé. Le progrès, dans tous les sens du terme, est bloqué.

Le monde entre alors dans une sorte de nouveau moyen-âge et tourne au ralenti. Les modes de vie ne changent presque pas pendant des siècles. Le pouvoir reste entre les mêmes mains, hormis des transitions violentes de temps à autres, préludes à une nouvelle stagnation.

Car le retour en arrière n’est pas envisageable. Qui voudrait redevenir mortel ?

A moins que les histoires de vampires ne disent vrai, à savoir que ceux qui possèdent la vie éternelle finissent immanquablement par s’en lasser et mettre fin à leurs jours. Un renouvellement de population qui permettrait au monde d’avancer à nouveau, mais à un rythme infiniment plus lent qu’aujourd’hui.